
[Par Pierre Ligot, un des mes fils, étudiant, par invitation]
Comment la militante anti-avortement américaine la plus controversée a-t-elle contribué à faire chuter la criminalité aux Etats-Unis ?
C’est à cette question – en apparence incongrue – que se proposent de répondre Steven Levitt et Stephen Dubner dans leur ouvrage Freakonomics (1).
Paru en 2005, ce livre devenu célèbre propose des études de cas de micro-économie, étudiant la « face cachée » des choses.
La militante anti-avortement Norma McCorvey (connue sous le pseudonyme de Jane Roe) est à l’origine de l’arrêt « Roe Vs Wade » de 1973. Cet arrêt célèbre de la Cour Suprême a dépénalisé l’avortement aux Etats-Unis. Plusieurs années après avoir été une icône pro-avortement, elle tourne casaque et milite activement contre son premier combat.
Mais alors quel est est le lien avec la chute de la criminalité ?
L’arrivée du crack aux Etats-Unis dans les années 80 a ravagé des quartiers entiers. Cette drogue, dérivée de la cocaïne, est très addictive et pas chère : un cocktail létal. Une telle addiction a bouleversé le destin de nombreux voisinages et la violence qu’elle a engendrée était extrême.
Dans ce contexte, la plupart des experts prédisaient une décennie 90 dans la continuité des années 80, comme un bain de sang (bloodbath).
Et pourtant, contre toute attente, il s’est passé tout l’inverse. La criminalité a chuté de 40% !
Comment expliquer ce phénomène ? De nombreuses thèses sont avancées : Plus de policiers, une meilleure régulation des armes, des punitions plus strictes…
Levitt et Dubner offrent une explication moins conventionnelle. Dans leur ouvrage, ils font directement le lien entre l’arrêt Roe vs Wade de 1973, qui dépénalise l’avortement, et la chute de la criminalité des années 90.
L’explication est la suivante : Les criminels sont très souvent issus d’un contexte social défavorisé. Mère célibataire, faibles revenus…
Le droit à l’avortement aurait permis aux femmes de pouvoir décider librement du moment où elles auraient leurs enfants, évitant ainsi les naissances dans un contexte défavorable, qui serait susceptible de favoriser la criminalité. Selon cette thèse, les acteurs principaux du bain de sang anticipé par les experts ne seraient en fait pas nés.
La criminalité étant en majorité produite par des jeunes entre 15 et 30, ils auraient tous été « tués dans l’oeuf » à partir de l’année 1973.
Au soutien de la thèse, cinq Etats américains avaient entrepris une dépénalisation avant l’arrêt de 1973. Dans chacun d’eux on constate une baisse de la criminalité avant les autres Etats.
Cette thèse est dérangeante pour de nombreuses raisons philosophiques, que je ne vais pas lister ici. Par contre, il me semble intéressant de tracer un parallèle avec le film dystopique Minority Report de Steven Spielberg (2002). Dans ce film, le personnage joué par Tom Cruise est enquêteur dans une police disposant d’une machine qui lui permet de détecter les crimes avant même qu’ils ne soient commis. Ce qui permet d’arrêter les criminels avant qu’ils ne passent à l’acte. Il est difficile de juger un criminel sans crime, et c’est tout l’intérêt du film. D’autant que Cruise se voit dans sa propre machine … Le droit à l’avortement serait comme cette machine, arrêtant les criminels avant leurs crimes, en les empêchant de naître.
Lorsque Levitt développe cette thèse au début des années 2000, il n’aurait pu prédire que quasiment 50 ans après, l’arrêt Roe vs Wade serait révoqué.
Mais ceci pourrait nous permettre de vérifier la véracité de la thèse. Ainsi, si on en suit la logique, les Etats américains ayant récemment restreint la liberté d’avortement devraient assister d’ici 15-20 ans à une recrudescence de la violence.
En 2035, les Etats suivants : l’Alabama, l’Arkansas, l’Idaho, le Kentucky, la Louisiane, le Mississippi, le Missouri, l’Oklahoma, le Dakota du Sud, le Tennessee, le Texas, la Virginie-Occidentale et le Wisconsin devraient faire face a une montée de la criminalité.
Cette histoire est illustrative du style d’analyse pratiqué dans la superbe série des Freakonomics, dont je recommande vivement la lecture.
Les sujets traités sont extraordinairement divers. Leur fil conducteur est une certaine causalité occultée, parfois improbable, que les auteurs mettent au jour. Ils explorent tout particulièrement les incentives, c’est-à-dire les incitations qui peuvent amener des gens à agir d’une certaine façon. Les exemples traités vont du championnat du monde de mangeur de hot-dogs aux dealers de Chicago vivant encore chez leur mère. On ne s’ennuie jamais.
Si vous ne deviez lire qu’un livre de la série, je recommande le troisième : Think like a Freak (2013).
(1) Premier volume d’une série de 4. Cf. https://freakonomics.com/books/
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