
(affiche du film La guerre et la paix, de Sergueï Bondartchouk, 1967)
La guerre est une horrible chose. On le sait, on croit avoir retenu les leçons des précédentes, et pourtant comme une fatalité de l’espèce, on y retombe. C’est désespérant.
Née le plus souvent de la haine (que génère l’incapacité ou l’impossibilité de trouver une issue à un conflit par la négociation), la guerre l’attise. Elle la rend durable, parfois inexpiable. Elle l’enkyste dans la psyché des peuples.
Bon nombre d’Anglais détestent toujours les Français (même 208 ans après Waterloo, ou 125 ans après Fachoda, ou 83 ans après Mers-el-Kébir) ; bon nombre de Français détestent toujours les Allemands, même s’il s’en trouve heureusement de moins en moins. C’est parce que l’Allemagne unifiée n’existe que depuis 150 ans, et que les Anglais nous ont souvent battus, sur terre comme sur mer. Bouvines ne compte pas : c’était le Saint Empereur romain germanique que Philippe-Auguste combattit et défit alors (1214), et encore faisait-il partie d’une coalition.
Si la guerre est initiée par un gouvernement contre un autre, souvent pour des motifs que les peuple ignorent ou auxquels ils sont indifférents (exemple, la guerre dite de 100 ans, déclenchée par une querelle dynastique), la haine d’abord cantonnée à un cercle étroit de dirigeants se diffuse à leurs peuples. Celle-ci est plus lente à émerger, mais aussi plus lente à éradiquer. Les gouvernants passent, les peuples restent, et leur mémoire collective avec.
En 1914-1918, ce n’est pas seulement le Kaiser que l’on hait, mais les Boches. Et la haine du Boche a survécu au changement de régime en Allemagne. En 1940, des sympathisant du nouveau régime de Vichy issu de la défaite et collaborationniste, comme Charles Maurras, continuent d’abominer l’Allemand.
La guerre d’agression menée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine depuis mars 2022 invite à se poser la question : faut-il haïr les Russes ? Beaucoup ont répondu à la question, et je ne parle pas des sanctions économiques décidées par l’Occident, ou de la saisie de yachts ou de biens possédés par la clique du régime de Poutine, ou encore du bannissement des sportifs russes de nombreuses compétitions, mais bien plutôt du boycott des spectacles, films, de la culture russe en général qu’on a pu observer ici et là, par exemple au festival de Cannes.
Pourquoi faudrait-il ainsi haïr les Russes, au sens du peuple russe ?
Je connais un peu la Russie, j’y ai travaillé, séjourné, j’ai travaillé avec des Russes en Russie et en dehors. Je ne trouve pas de raisons de les haïr.
Leur soutien apparement inébranlable à Poutine ? Il est le fruit d’une reconnaissance qui dure encore, en mémoire du redressement qu’il a opéré après des années d’abandon et de déclin sous Yeltsin1 ; il est le fruit aussi sinon surtout de la propagande incessante à laquelle est soumis ce peuple. On dit qu’en 1945 la plupart des Allemands ignoraient les camps d’extermination. Faut-il s’étonner si les Russes semblent adhérer aux mensonges officiels (et de médias vendus) sur l’opération militaire spéciale en Ukraine, et la nécessité de terrasser le nazisme qui soi-disant y redresse la tête ? Et puis de la peur. Poutine a montré qu’il était capable d’emprisonner ses opposants, et même d’assassiner s’il le fallait celles et ceux qui le gênent (rappelons-nous Anna Politkovskaia en 2006, Boris Nemtsov en 2015, et bien d’autres). C’est le Malheur russe narré par Hélène Carrère d’Encausse, qui écrivit que « l’histoire de ce pays (…) est avant tout l’histoire continue du meurtre politique« 2. Le peuple russe n’a jamais eu vraiment, durablement, l’expérience de la démocratie et de la liberté de parole, qui à leur tour permettent l’éclosion et l’affermissement d’un esprit démocratique —celui qui poussa Jan Palach à s’immoler par le feu en janvier 1969 pour protester contre l’écrasement du Printemps de Prague par les chars soviétiques.
Il n’y a pas de peuple méchant, et si incurablement méchant, qu’il faudrait le mettre au ban de l’humanité. Seulement des individus méchants ou fous ou les deux, et des foules qu’on endoctrine ou qu’on terrorise, ou les deux. On loue aujourd’hui la démocratie allemande, alors que ce pays enfanta dans un passé récent Hitler, le nazisme, et l’holocauste. Les Français se gargarisent d’avoir inventé les droits de l’homme, mais nous avons été aussi une nation férocement belliqueuse et expansionniste, et notre grand homme national, Napoléon, fut un dictateur caractérisé (quoique génial). A l’occasion, la France a perpétré quelques massacres, dont je tairai par pudeur les noms.
Il n’y a pas de raison en particulier de s’en prendre à la culture russe, immense, d’une merveilleuse richesse et d’une grande profondeur. Que l’on songe à la littérature, à la musique. L’ironie d’un Gogol et d’un Boulgakov, pour ne citer qu’eux, pourrait à elle seule rassurer sur la profonde humanité de ce peuple, qui a connu une expérience unique de la douleur.
Non, il ne faut pas haïr les Russes, seulement dans l’immédiat résister à l’agression de l’armée russe, la refouler hors d’Ukraine (j’invoque un joker sur la question de la Crimée), poursuivre et juger les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et travailler si possible (mais seuls les Russes ont vraiment la clé) à un changement de régime, qui redonne à ce peuple l’opportunité de montrer au monde qu’il n’est pas ce paria que certains diabolisent injustement.
Notes :
Laisser un commentaire