
Vous n’aurez sans doute pas entendu parler de ce livre ; d’ailleurs moi non plus je n’en avais pas entendu parler. Et il est probable qu’il en restera ainsi.
Le monde de l’édition, le monde de l’art plus généralement est un monde impitoyable. Tant que vous n’êtes pas connu, c’est à dire adoubé par les médias, vous ne vendez rien, vos publications restent confidentielles, même si leur qualité mériterait qu’elles soient connues d’un large public, et connaissent le succès commercial qui en découle.
C’est donc par hasard, à l’occasion d’un petit salon littéraire dans ma France de l’Ouest, où tous les auteurs —locaux eux-mêmes— étaient réunis dans un pièce de 20 m2 au plus, que j’ai découvert son auteur, Jean-Yves Bouchaud, et le roman dont je vais parler1.
Le titre m’a frappé. « 2034« , sans doute une dystopie, me suis-je dit, et cela suffit à éveiller ma curiosité. Nous vivons dans un monde qui craque de toutes parts, et souvent les romanciers savent imaginer des futurs plus affriolants et non moins crédibles que les futurologues ou collapsologues2. Leur imagination, leur talent savent transcender les silos que les scientifiques —enfermés dans leurs disciplines toujours plus fragmentées et étanches— hérissent entre branches du savoir, et qui les empêchent d’esquisser ces synthèses futuristes que notre curiosité —la mienne en tout cas— réclame.
J’avais beaucoup aimé il y a quelques années dans un genre similaire (ce qu’on pourrait appeler la dystopie économique) « Les Mandibles » de la romancière américaine Lionel Shriver3, qui décrivait l’histoire d’une famille aux Etats-unis, entre 2029 et 2047, où l’Etat, ruiné (après avoir fait défaut sur sa dette), et désespéré de renflouer ses caisses vides, envoie l’armée fouiller les maisons pour y trouver l’or que les gens n’auraient pas spontanément livré aux autorités, où le fisc a pucé les citoyens dans la moelle épinière pour mieux les surveiller et traquer les fraudes…
Retour à 2034.
Comme dans les Mandibles, nous sommes dans une France ruinée par une crise financière —le « grand Krach » de 2030 qui a balayé l’euro (l’auteur à la différence de Lionel Shriver glisse un peu vite sur la généalogie technique de la crise)—, affamée, dévastée, dont une grande partie de la population a péri dans la guerre civile, les attaques de pillards et la faim. L’économie s’est effondrée, la société s’est désintégrée, l’Etat s’est évanoui, et avec eux police, transports et réseaux, ce qu’on appelle les services publics, nous ramenant à cet état de nature hobbesien où « l’homme est un loup pour l’homme« 4.
L’action se déroule sur un mois, entre 12 février et 12 mars 2034, et dans un espace délimité par une ligne presque droite d’environ 100 km reliant l’île de Noirmoutier à l’ouest, à Champtoceaux à l’est, en passant par Nantes. C’est un terrain que l’auteur connaît bien, dont il semble pouvoir décrire presque chaque rue, allée ou fourré.
L’intrigue met en jeu trois groupes de protagonistes. D’abord, les gentils de l’histoire, la petite communauté de 45 personnes qui essaie de maintenir un semblant de vie, frustre, autarcique (alimentaire et énergétique) mais humaine, repliée dans un village (près de Champtoceaux donc), aussi camouflé dans les bois qu’il est possible —pour n’être pas repérable des hordes de prédateurs qui mènent des razzias pour trouver les vivres qui leur font défaut, et tuent sans pitié.
Ensuite les gangs. « Le pire gang des ghettos nantais » règne sur le quartier de Malakoff au sud de Nantes —le « royaume de Malkeuf », que dirige depuis les tribunes du stade Marcel Saupin un brelan blanc-beur-black composé de Kléber (le chef), Nacim et Oumar, dont l’autorité s’étend sur une bande de jeunes brutes prêtes à torturer (qui rappelle les enfants-soldats du Liberia, décrits dans un beau roman de l’écrivain ivoirien Amadou Kourouma5). Ce ghetto est un camp retranché ceint d’un mur infranchissable fait de camions couchés sur le flanc, de conteneurs et de wagons, et abrite le butin dérobé par les voyoux.
Le troisième groupe, c’est celui des « nantis », « l’Hyper-Classe organisatrice de la mondialisation« , responsable du grand Krach, qui, en France, a trouvé refuge dans ces enclaves que sont les îles, telles que Noirmoutier, elles-mêmes ultra protégées par des drones, etc.
Entre ces mondes, il n’y a de relations que de troc.
Le village a besoin de matériel pour améliorer son autosuffisance énergétique et de médicaments, et décide une expédition à Nantes pour s’en procurer auprès du ghetto de Malakoff. L’un des membres de l’expédition, Clovis, a perdu sa femme, Anne, et son fils, Quentin, dans un incendie à Nantes il y a plusieurs années et les croit perdus.
Mais Anne et Quentin sont bien vivants, se croyant également seul survivant : Anne au milieu d’une communauté cachée sous une église de Nantes ; Quentin, ingénieur, un gentil aussi qui vit dans le ghetto de Malakoff, et que ses compétences font servir d’intermédiaire pour les trocs entre nantis et ghettos. Mais Quentin est aussi un tueur, l’instrument de la vengeance des humbles et des damnés de la terre contre les nantis, mais aussi de son père Clovis, dont l »excès d’honnêteté » le fit renvoyer et ruiner par son patron, le chef de la Goldman Sachs, Harold Fielberg (tout est fictionnel dans ce roman, sauf le nom de cette banque—cela n’est sans doute pas un hasard). Une fois dans l’île de Noirmoutier, il tue (de préférence à l’arc) les figures les plus marquantes de ce monde.
Comme dans une sorte de West Side Story à la sauce atlantique, Quentin s’est épris à Noirmoutier, entre deux meurtres, de Sarah, sans savoir qu’elle est la fille de … Fielberg, l’incarnation la plus diabolique de ces nantis abhorrés, et qui figure au sommet de la liste de ses futures cibles.
Je ne voudrais pas déflorer l’histoire en résumant plus avant l’intrigue habilement ficelée de ce roman, bien construit et bien écrit, et dont rehaussent l’attrait des personnages bien campés et attachants : Nazaire, Clovis, Quentin (le héros s’il en faut un), Anne, Sarah, Daphné, etc.
Comme toute bonne dystopie, 2034 est une extrapolation de certains traits dysfonctionnels ou nocifs de notre monde actuel, grossis à l’extrême et dont la conjugaison est supposée conduire à une catastrophe, à la faveur d’un accident (le grand Krach) qui précipite la crise. L’auteur se livre en effet dans ce roman à un réquisitoire impitoyable et d’une rare férocité du monde d’avant, qui est (encore) notre monde actuel, et au premier chef du système économique : le libre-échange, « l’assujettissement des Etats au pouvoir de la finance« , « l’asservissement de la majorité de ses élus au pouvoir de l’argent« , la corruption et la fraude fiscale, le lobbying, la spéculation, etc.6.
« Un double postulat supportait la mondiale-illusion qu’ils avaient agencée. Le premier reposait sur la cupidité insatiable des déjà-fortunés, le second sur l’asservissement de peuples soigneusement nourris au fatalisme. Les cupides ont tenu (…) mais les peuples n’ont pas persévéré dans leur rôle d’esclaves décérébrés. L’un des piliers s’effondrant, tout s’est effondré. Car c’est bien le réveil des appauvris qui a déclenché le grand Krach » (p.56).
Ce réquisitoire est familier, c’est celui de la gauche anti-capitaliste, alter-mondialiste. Tout n’en est pas à jeter comme dans beaucoup d’idéologies de rupture. Mais si ce qu’on appelle le capitalisme et son idéologie, le libéralisme7, —qui ont permis de hisser une grande partie du monde à un niveau de prospérité, de justice sociale et de démocratie sans précédent dans l’histoire (qui fut pendant des millénaires celle d’une pauvreté crasse, de l’injustice et de l’oppression)— ont des tares, on ne discerne pas bien quelle serait la solution miracle pour les remplacer, et l’on se demande si l’évolution n’est pas préférable à la révolution pour les corriger. Après tout, le capitalisme n’a pas le monopole de la pollution et de l’oppression ; au contraire, ce sont les pays d’Occident dans leur ensemble qui conjuguent le mieux démocratie, combat pour l’environnement (notamment contre le changement climatique), tolérance et défense des libertés publiques, et limitation des inégalités. Même si tant reste à faire.
2034 a également des accents complotistes, laissant à penser qu’une clique (de « nantis » donc) gouverne le monde8. Ça n’est pas démontré, et quand cela fût, n’est pas corroboré par une unité de vues et de politiques au sein du camp des nantis (l’Occident). Le monde fait plutôt penser, et plus que jamais, à une jungle chaotique où se heurtent des intérêts et puissances très divers et antagoniques, et que seule la peur de l’armageddon nucléaire et de l’effondrement, plus que l’influence irénique d’institutions multilatérales à bout de souffle, retient sur le bord du précipice.
Quand il n’est plus dans le registre de la vitupération contre les nantis, le roman offre une belle méditation sur la justice et le pardon.
Comment réparer une injustice horrible sans nécessairement tuer ceux qui l’ont perpétrée ? Quentin s’est érigé en justicier. Le tribunal qu’il compose avec ses trois acolytes prononce les sentences ; lui les exécute, en tuant avec préméditation les dirigeants du monde des nantis qu’il lui arrive de localiser sur l’île. Jusqu’au jour où il assassine le père de celle qu’il aime, sans savoir leur lien de parenté. L’auteur, qui est aussi diacre au civil, nous fait entendre par la bouche de ses personnages la force et la supériorité de l’amour et du pardon chrétiens. La mère aime et pardonne à son enfant, l’aimée aime et, sans oublier sa douleur, pardonnera à son aimé.
« La miséricorde, c’est l’Amour-même pulvérisant le péché, revêtant le coupable d’un manteau de lumière. (…) Dieu ne juge pas. Jamais ! Je crois que c’est nous qui nous jugeons nous-mêmes, nous qui nous condamnons nous-mêmes. Alors que lui ne condamne personne. Son pardon est toujours offert. » (p.381)
Plus que par ses imprécations contre notre système économique, qui ne mérite ni excès d’honneur ni indignité, c’est par ce message de lumière, et l’espoir d’une refondation qui se lève au terminus de l’histoire, que ce livre me touche.
Notes :
- 2034. Journaux de la 4è année après le grand Krach. Les éditions du pécheur. Décembre 2014. http://www.les-editions-du-pecheur.fr. ↩︎
- Pour n’en citer qu’un dans le genre, Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Editions du Seuil. 2015. ↩︎
- Lionel Shriver. Les Mandibles : une famille 2029-2047. 2016. Dans ce roman, l’effondrement de la monnaie américaine est causé entre autres par l’excès de création monétaire induit par la politique d’assouplissement quantitatif (Quantitative easing) pratiquée par la banque centrale —ce qu’a fait précisément —dans la vraie vie— la Federal Reserve américaine après la crise financière dites des subprimes en 2007-2008. L’assouplissement quantitatif est un type de politique monétaire non-conventionnelle consistant de la part d’une banque centrale à racheter auprès des institutions financières des titres obligataires émis notamment par l’Etat. L’objectif est de faire baisser les taux d’intérêt de toute l’économie dans un contexte où les instruments classiques de la politique monétaire (open market) sont inopérants. Les banques centrales (Etats-unis, GB, zone euro) ont réduit le recours à cette politique face à la recrudescence de l’inflation depuis 2 ans. ↩︎
- Thomas Hobbes. Léviathan. 1651. ↩︎
- Amadou Kourouma. Allah n’est pas obligé. 2000. ↩︎
- C’est aussi l’intérêt d’une dystopie pour un auteur : un moyen détourné de faire une critique souvent radicale de l’état actuel, dont on prévoit (ou souhaite) l’effondrement. ↩︎
- Ou néo-libéralisme, préféreraient certains. Je laisse de côté ces nuances. ↩︎
- On accuse le World Economic Forum de Karl Schwab, d’être l’âme d’un tel complot, mais j’ai entendu des critiques l’accusant de néo-libéralisme et d’autres d’être communiste. Il faudrait savoir. ↩︎
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