
Shlomo Sand est un historien israélien, partiellement éduqué en France et francophone, classé à gauche et surtout iconoclaste. Il a consacré plusieurs livres à l’histoire du peuple juif, du sionisme1 et d’Israël, suscitant nombre de controverses, car il se démarque largement de la doxa juive-israélienne sur ces sujets. En 2013, il publie Comment j’ai cessé d’être juif, titre qui en dit assez sur son positionnement à l’extrême périphérie de l’intelligentsia israélienne.
Shlomo Sand s’interroge depuis longtemps, et notamment depuis la guerre des Six Jours (5-10 juin 1967), à laquelle il participa comme simple soldat, sur la possibilité de faire advenir sur le même territoire une coexistence pacifique entre les deux peuples, que l’accélération de la colonisation juive en Palestine à partir de la fin du XIXe siècle et la création de l’Etat d’Israël en 1948 ont transformés en ennemis peut-être irréconciliables.
En 1967, à l’issue d’une campagne éclair (déclenchée par Israël), Israël conquiert la Cisjordanie et Jérusalem-Est (jordaniens1), la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï (égyptiens), et le plateau du Golan (syrien).
Le 18 juin, Israël annexe 71 kilomètres carrés à l’est de Jérusalem, avant d’y étendre sa législation. Jérusalem est réunifiée. Fin 1981, Israël annexe le plateau du Golan.
Le Sinaï sera restitué en 1979 à l’Egypte à la suite de l’accord de paix en mars de la même année entre cette dernière et Israël, dans la foulée des accords de Camp David en septembre 1978.
Les accords d’Oslo entre 1993 et 19952 aboutissent à la reconnaissance mutuelle d’Israël et de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Une Autorité palestinienne voit le jour. Les premières élections palestiniennes sont prévues. Sur le terrain, un régime d’autonomie palestinienne est appliqué dans un premier temps dans la bande de Gaza et à Jéricho avant d’être étendu à une partie de la Cisjordanie (soit la zone A définie par ces accords et qui concerne 18 % de la superficie de l’ancienne Cisjordanie). La zone B, soit 22 % de l’ancien territoire de Cisjordanie, reste sous le contrôle sécuritaire des Israéliens, les Palestiniens étant compétents dans d’autres domaines. La plus grande partie du territoire reste sous le contrôle intégral des Israéliens : c’est la zone C qui représente 60 % de l’ancienne Cisjordanie (et fait l’objet de négociations qui n’ont pas encore abouti). Surtout, c’est dans la zone C que vont se multiplier les colonies israéliennes, dont la population aujourd’hui dépasse 700 000 personnes.
En septembre 2005, Israël évacue la bande de Gaza (et y démantèle ses colonies), où le parti Hamas prend le pouvoir en 2006-2007 à la suite des élections législatives de 2006 et l’éviction complète du Fatah3 en 2007, à la suite de ce que les médias internationaux qualifient de guerre civile palestinienne.
Résumons. La Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est et le plateau du Golan (ces deux derniers annexés par Israël) sont toujours des « territoires occupés » selon le droit international. Le territoire d’Israël compte une importante minorité palestinienne (environ 20% de la population) qui possède la nationalité de l’Etat, mais souffre de multiples discriminations. En Cisjordanie (qu’Israël désigne sous le terme de Judée-Samarie), c’est un régime d’apartheid4 qui prévaut, au sens où la population palestinienne majoritaire est confinée dans certaines zones, soumise à de multiples contrôles et vexations, et ne jouit pas des mêmes droits que les colons israéliens considérés comme citoyens d’Israël. Israël continue de se définir comme « un Etat juif appartenant aux juifs du monde entier », et non comme un Etat démocratique moderne reconnaissant des droits égaux à tous ceux qui en ont la nationalité.
A la suite de l’horrible attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 (environ 1 400 victimes) et la nouvelle guerre de représailles menée par Israël dans Gaza contre ce mouvement (et toujours en cours, avec plus de 20 000 victimes palestiniennes au compteur), quels lambeaux d’espoir peut-il subsister pour la paix ? Quelle solution politique serait susceptible de garantir que celle-ci soit durable ?
Dans son dernier livre Deux peuple pour un Etat ? Relire l’histoire du sionisme5, Shlomo Sand examine la solution de l’Etat binational et comment elle fut pensée depuis au moins un siècle par des intellectuels juifs et arabes (dont Hannah Arendt et Martin Buber parmi les plus connus). Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut avoir à l’esprit qu’il n’y a en gros que quatre formules étatiques possibles pour régler le problème de la coexistence entre Juifs et Palestiniens sur cette portion de terre minuscule que chacun revendique :
« deux Etats pour deux peuples ». C’est la solution correspondant au plan de partage de la Palestine élaboré par le Comité spécial des Nations unies sur la Palestine (UNSCOP, créé par l’Assemblée générale des Nations unies) et approuvé par cette dernière le 29 novembre 1947, par le vote de sa résolution 181. C’est la solution à laquelle s’était rallié le mouvement national palestinien dans les années 80, et reste la solution préférée de nombreuses diplomaties, dont la française. Mais elle n’est plus réaliste du fait de l’imbrication croissante des populations juive et arabe, des progrès et possiblement du caractère irréversible de la colonisation, de la difficulté de tracer des frontières incontestables.
« une confédération de deux Etats souverains » (dont l’Union européenne serait le modèle). Cette solution ressemble à la précédente en lui ajoutant un niveau d’illusion supplémentaire.
« un Etat démocratique et laïc » (dont l’Afrique du Sud post-apartheid serait le modèle). Cette formule accorderait une citoyen commune et égale aux Israéliens et Palestiniens, mais faillirait à reconnaître le caractère distinct de chaque peuple ; et, enfin
« un Etat fédéral binational » . Cette solution, qui a la préférence de Shlomo Sand, a l’immense mérite de reconnaître « le binationalisme de fait » dans lequel les deux peuples vivent aujourd’hui, mais qui reste « tordu et féroce ». La référence est ces Etats fédéraux qui hébergent à égalité de droits deux ou plusieurs peuples, comme la Belgique, le Canada, ou la Suisse, et reconnaissent leurs particularités linguistiques, culturelles, religieuses.
Malheureusement, le livre est peu prolixe sur les détails concrets de cette nouvelle construction institutionnelle. Il décrit en revanche les immenses obstacles auxquels sa mise en oeuvre se heurterait : l’exigence sioniste que le peuple juif reste majoritaire, la fragmentation et les rivalités politiques entre Palestiniens, la montée de l’Islam radical (qui inspire le Hamas), le sort des exilés palestiniens dont on imagine mal qu’ils restent exclus du nouvel Etat, et la force du « lobby pro-israélien » aux Etats-unis, qui inspire la politique de ce dernier pays de soutien presque inconditionnel à Israël, etc.
Mais que pèsent ces difficultés, si considérables soient-elles, en face de cet autre avenir, que le statu quo rendrait de moins en moins impensable, celui d’une nouvelle radicalisation, dont on voit qu’elle atteint déjà jusqu’à nos rives, et « qui risque de se terminer en catastrophe » ?
Notes :
- Sur le sionisme, cf. mise au point ici. ↩︎
- Au cours de la première guerre israélo-arabe de 1948, la Cisjordanie et Jérusalem-Est sont conquis en mai-juin 1948 par les forces armées jordaniennes puis annexés par la Jordanie en 1950. En juillet 1988, le royaume hachémite de Jordanie renonce officiellement aux territoires de Cisjordanie. ↩︎
- En fait plusieurs accords pas tous signés à Oslo, mais c’est à Oslo que se tinrent les négociations secrètes entre émissaires israéliens et palestiniens qui y aboutirent. ↩︎
- Parti politique nationaliste palestinien fondé en 1959 par Yasser Arafat. La Fatah prend le contrôle de l’OLP, créée en 1964. Le Fatah contrôle aussi la nouvelle Autorité palestinienne créée en 1996. Il perd en janvier 2006 les élections législatives palestiniennes (au Conseil législatif palestinien) au profit du Hamas. Par contraste avec ce dernier, le Fatah se déclare laïc. ↩︎
- Ce terme est fort, mais c’est celui utilisé par des organisations internationales comme Amnesty International, Human Rights Watch, mais aussi B’Tselem en Israël (cf. ce document sur leur position), et bien sûr notre auteur. Selon Amnesty International, l’apartheid (mot issu de la langue afrikaans) « est un système d’oppression et de domination d’un groupe racial sur un autre, institutionnalisé à travers des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires. Par ailleurs, le crime d’apartheid suppose la commission d’actes inhumains, dans l’intention de maintenir cette domination« . Le mot « race » ou « racial », inclut, en droit international, « la race, la couleur, l’ascendance ou l’origine nationale ou ethnique » (article 1 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale).
Le respecté expert américain des relations internationales, John Mearsheimer, emploie le même terme. (https://www.youtube.com/watch?v=rc0mws9NT-0).
Les trois instruments internationaux en matière de droits humains qui interdisent explicitement l’apartheid sont la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (adoptée par les Nations unies en 1965), la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid (adoptée en 1973 et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (adopté en 1998). ↩︎ - Paru en France en janvier 2024. ↩︎
Laisser un commentaire