
Vendredi 16 février 2024 est mort celui qui pouvait incarner un futur différent pour la Russie, un futur démocratique et pacifique.
Alexeï Navalny, avocat de formation, âgé seulement de 47 ans, était l’un des principaux adversaires politiques de Vladimir Poutine et de son régime. Il émerge de l’anonymat au début des années 2010 avec des critiques contre la corruption du régime et du parti de Poutine Russie unie : « parti des escrocs et des voleurs« . Il se présente en 2013 aux élections municipales de Moscou, et finit deuxième derrière le Maire sortant et candidat de Poutine. Il est empêché de se présenter aux élections présidentielles de 2018.
Depuis le début, il est la cible d’une justice aux ordres du pouvoir, et régulièrement arrêté, assigné à résidence ou écroué, toujours pour des motifs spécieux, voire fabriqués.
Navalny était incarcéré depuis janvier 2021 et s’était vu infliger en août 2023 une énième peine : 19 années pour « extrémisme », à purger en Iamalie, dans l’Arctique, dans la colonie pénitentiaire numéro 3, l’un des établissements les plus rudes du système carcéral russe. Colonie pénitentiaire numéro 3 : On se croirait dans un récit de Soljénitsyne1 ou de Chalamov2.
On ne sait pas encore de quoi il est mort. Mais au fond peu importe. En 2020, le pouvoir russe avait déjà tenté de l’assassiner au novitchok, un agent neurotoxique, et il en avait miraculeusement réchappé. Nul ne serait surpris que sa mort ait été quelque peu assistée. Nul ne serait surpris qu’à nouveau le pouvoir russe proclame son innocence. Selon le magazine britannique The Economist : « Quel que soit l’acte de décès, il a été tué par Vladimir Poutine« 3.
On ne connaît pas bien les idées politiques de Navalny (qui ont évolué vers plus de libéralisme, et plus d’occidentophilie ; il a qualifié l’intervention en Ukraine de guerre d’agression), et pour cette raison j’hésiterais à le sanctifier, ou le panthéoniser, comme on fait en France (d’ailleurs de plus en plus souvent).
Mais c’était un homme de courage ; il n’a pas craint de s’élever contre l’autocratie, la corruption et le néo-impérialisme incarnés par Poutine. Et même de se moquer de lui4. Il n’a pas craint d’exposer sa vie pour ses convictions, sachant que dans leur vaste majorité les Russes restaient fidèles à leur maître et tyran.
Son martyr, sa mort montrent l’immense chemin qu’il reste à parcourir par certains pays vers la démocratie, et le respect des droits de l’homme. Avec sa mort, et 9 ans après l’assassinat de Boris Nemtsov5, c’est encore un espoir de réveil démocratique pour la Russie qui s’éteint.
Puisse l’Occident y puiser l’énergie qui lui fait défaut pour ne pas mollir et repousser les assauts de ce régime mortifère. En souhaitant que le peuple russe sorte un jour de son long sommeil et secoue enfin ce joug qui n’a rien de fatal.
« Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est l’inaction des bonnes personnes« 6.
Notes :
- L’archipel du goulag. 1973. ↩︎
- Récits de la Kolyma. 1978 ↩︎
- The Economist. ↩︎
- De lui il déclara en 2021 : « Il entrera dans l’histoire comme empoisonneur. Nous avons eu Iaroslav le sage et Alexandre le libérateur. Et maintenant, nous aurons Vladimir l’empoisonneur de slips« . Allusion au fait que, selon l’un des agents du FSB chargés de l’assassiner en 2020, le novitchok (le poison) avait été appliqué sur … les slips de Navalny, dans une chambre d’hôtel où il séjournait à Tomsk (Sibérie) ! ↩︎
- Boris Nemtsov avait été Ministre de l’énergie puis vice-président du gouvernement chargé de l’Économie sous Yeltsine (1997-1998). Il bascule dans l’opposition au moment de la première élection de Poutine en 2000. Il s’était opposé à la guerre dans le Donbass et à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Il est assassiné à Moscou dans la nuit du 27 au 28 février 2015. Les tueurs n’ont pas été formellement identifiés, ni le mobile de l’assassinat élucidé…. ↩︎
- Propos d’Alexeï Navalny, rapporté dans l’article de The Economist, op.cit. ↩︎
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