Lecture : « La défaite de l’Occident », d’Emmanuel Todd

Voici un livre1 d’un auteur issu du camp occidental qui ne va pas fâcher Vladimir Poutine. Certes, Emmanuel Todd n’excuse pas son invasion de l’Ukraine en février 2022 ; mais disons qu’il lui trouve au moins des circonstances très atténuantes.

Dans cette tragique et sanglante partie qui se livre sur le confins oriental de l’Europe, le vilain majuscule, ce sont en effet les Etats-Unis, secondés à distance par l’Ukraine, avec le camp occidental en queue de peloton.

Poutine, que nous Occidentaux inclinons à diaboliser, est crédité d’avoir stabilisé la société et remis l’économie russe en ordre de marche. Mais l’auteur ne dit mot sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre perpétrés par ses troupes en Ukraine (ou ailleurs avant, en Syrie, etc.). Pas un mot non plus sur la brutalité de son régime : les médias sous contrôle, les emprisonnements quand ce ne sont pas les assassinats d’opposants ; etc. Non, la Russie est une « démocratie autoritaire » selon Todd, puisque le Président Poutine a été élu par le peuple, et le resterait ad vitam aeternam si la Constitution n’y mettait le hola. Sa « vraie fragilité (est) sa démographie » (un taux de fécondité de l’ordre de 1,5 enfant par femme). Todd en déduit que « le rythme de (sa) contraction démographique » ne laisse à la Russie, de leur point de vue, qu’une fenêtre de cinq ans pour gagner cette guerre.

Comme d’habitude, Emmanuel Todd est à la fois ébouriffant et luxuriant, mais aussi souvent agaçant, et même ici inquiétant. Avec l’âge, il prend des accents de prophète, et même d’imprécateur contre le néo-libéralisme, les élites (oligarchiques), les Etats-Unis, les professions parasitaires (avocats, financiers, et « autres planqués du tertiaire », etc.), les médias, Macron, etc.

La thèse de Todd (en simplifiant beaucoup), c’est que les Etats-Unis ont entraîné l’Occident dans une guerre douteuse et suicidaire contre la Russie, et qu’ils vont la perdre.

Une guerre douteuse et suicidaire, parce que, selon Todd, « une nation ukrainienne sûre de son existence et de son destin en Europe occidentale » aurait dû raisonnablement accepter les trois revendications russes, qui étaient de « conserver la Crimée » (annexée en 2014); que « les populations russes du Donbass aient un statut acceptable » ; et enfin que « l’Ukraine ait un statut de neutralité », et même se débarrasser du Donbass et se consacrer à l’édification d’un Etat authentiquement ukrainien centré sur l’Ukraine centrale et occidentale (la « Petite Russie » historique, ethniquement et linguistiquement distincte des parties orientale et méridionale peuplées de Russes, russophones ou russophiles.) En ce sens, cette guerre était évitable, et sa cause réelle fut l’entêtement ukrainien à vouloir ce qu’ils n’auraient pas dû vouloir et qu’historiquement ils n’avaient jamais eu (il n’y a pas eu d’Etat ukrainien indépendant avant l’éclatement de l’URSS en 1991). Une guerre de surcroît suicidaire au plan économique (en rejetant l’association économique avec la Russie au profit de celle avec l’Union européenne —argument peu étayé par Todd) et culturel (en rejetant la culture et la langue russes, « celle de la haute culture »). Et donc « nihiliste », car n’ayant finalement d’autre motivation qu’une « pulsion destructrice de ce qui est sans envisager ce qui pourrait être ». Todd ne reconnaît même pas à cette Ukraine d’être une démocratie libérale.

Alors, pourquoi l’Occident s’est-il laissé embarquer comme un seul homme dans cette guerre, qui a priori n’avait pas de raison d’être la sienne (l’Ukraine n’appartient pas de surcroît à l’OTAN, qui oblige la communauté de ses membres à porter secours à celui d’entre eux qui est attaqué par un tiers2) ?

Pour l’expliquer, Todd mobilise sa boîte à outils d’anthropologue, qui sera familière à qui a lu ses précédents ouvrages : les structures de parenté et structures familiales associées (nucléaire, souche, communautaire, etc.), le rôle des religions comme matrice de comportements moraux, économiques, politiques, et les indicateurs démographiques comme l’espérance de vie, le taux de fécondité ou la mortalité infantile. S’y ajoute la stratification éducative, qui caractérise les sociétés (surtout occidentales) depuis l’après-guerre, marquées par l’accès d’une fraction croissante de la population aux études supérieures (universitaires). C’est un thème plus récent dans l’oeuvre de Todd. Selon lui, la nouvelle stratification éducative est le nouveau moteur de la lutte des classes.

Todd analyse en détail ce que Oswald Spengler dans les années 1918-1922 avait appelé le « déclin de l’Occident », et dont le stade ultime serait le nihilisme, hypertrophié et belliciste aux Etats-Unis. Selon lui, en effet, « c’est en Occident (…) que la crise est née », car l’Occident (c’est dire selon la définition de Todd, « l’OTAN élargie au protectorat japonais« ) est « malade », rien de moins, et, à raison du poids (économique, financier, etc.) qui est encore le sien, « sa crise est la crise du monde » (p.139).

Les démocraties libérales sont dégénérescentes et en « crise terminale » ; elles sont en réalité devenues des oligarchies libérales, sous l’effet de la montée des inégalités liées à la mondialisation (le libre-échange) mais aussi de la nouvelle stratification éducative (les diplômés du supérieur méprisent le peuple et confisquent le pouvoir). Elles se caractérisent par l’atomisation sociale, qui à son tour favorise la montée en puissance de l’Etat.

Dans ces processus, Todd accorde une importance particulière à la religion. L’Occident a vu (avec des nuances) la « disparition complète du substrat chrétien », et notamment du protestantisme, auquel à la suite de Max Weber3 il prête une influence décisive (notamment du fait de l’attachement de cette religion, comme le judaïsme, à l’alphabétisation) dans l’essor économique précoce de l’Europe. Il reprend et affine la distinction en stades successifs de l’évolution religieuse qu’il avait déjà esquissée dans L’invention de la France4 : le stade actif, qui se passe d’explication ; le stade zombie, qui voit la croyance et (surtout) la pratique s’effondrer mais des valeurs et comportements issus du christianisme (comme l’attachement à l’éducation, une certaine moralité personnelle) perdurer, et des idéologies combler le vide de croyance collective laissé par le passage au stade zombie ; et le stade zéro, prélude au nihilisme où le ciel est vide, aucune croyance collective n’existe plus, et la société est atomisée, anomique. Le « mariage pour tous » (2013 en France, 2014 en GB) est selon Todd le « marqueur anthropologique de la fin absolue du christianisme comme force sociale ». Et « c’est à ce moment-là que l’Etat-nation se désintègre et que la globalisation triomphe ». Nous y sommes. C’est l’ère du vide (spirituel), marquée par la « déficience du surmoi », et qui peut aboutir au nihilisme, « qui idolâtre le rien ». Ailleurs dans le livre, Todd a recours au concept de nations inertes, c’est à dire « privées d’âme », ce que seraient toutes devenues les nations occidentales. Ailleurs encore, il relie le triomphe du néolibéralisme à cet état zéro (sans étayer cette assertion).

Les Etats-Unis, dont la dépendance économique au reste du monde est immense, la richesse économique largement « fictive »5, et la décomposition sociale avancée (hausse de la mortalité, baisse du niveau éducatif, taux d’incarcération et taux d’obésité les plus forts du monde, etc.), et où le protestantisme a atteint l’état zéro, seraient ainsi devenus un pays « nihiliste »6, dont les actions n’obéiraient plus à la rationalité, et dont le tropisme les inclinerait vers la guerre. Facteur aggravants : L’effacement des WASP7 à l’échelon gouvernemental dans la période récente, et l’émergence d’une petite clique dans « le village de Washington » (le « Blob ») que leur focus exclusif sur la politique étrangère prédispose à l’aventurisme.

Le suivisme —ou l’inféodation aux Etats-Unis—de l’Europe s’expliquerait par une « pulsion suicidaire ». Car pour Todd, « le projet européen est mort ». Explication à mon sens trop alambiquée, même si l’on perçoit distinctement que ce projet, loin de faire vibrer les peuples, leur inspire au contraire la plus vive méfiance. Plus plausible est le fait que les Etats-Unis (à travers la NSA) « tiennent » les élites européennes parce qu’ils sauraient tout de leurs placements illicites dans les paradis fiscaux qu’ils contrôlent. A mesure qu’ils régressent, les Etats-Unis renforcent leur emprise sur leurs « protectorats initiaux » dont l’Europe, et l’OTAN est devenue l’instrument de ce contrôle.

Ayant consacré l’essentiel du livre à dépeindre un Occident en capilotade, Todd est beaucoup moins disert dans l’explicitation de sa prédiction que l’Occident est condamné à la défaite, alors même que le sort des armes n’est pas tranché. Il est vrai qu’une bonne partie du monde, et notamment ce que l’on appelle le « Sud Global », a soutenu la Russie ou ne l’a pas condamnée. Todd l’explique par deux raisons : en premier lieu, l’exploitation économique de ces pays par l’Occident par la mondialisation (et qui fait de nos propres ouvriers des exploiteurs !) ; les sanctions économiques imposées par l’Occident en forçant ces pays à s’aligner8, ont exacerbé leur antagonisme ; en second lieu, l’aveuglement occidental à la diversité anthropologique du monde, en clair le Reste du Monde (et l’on retrouve le Todd anthropologue) est en majorité patrilinéaire dans son système de parenté9 alors que l’Occident étroit (Etats-Unis, Royaume-uni, France, Scandinavie) est issu d’un système anthropologique bilatéral. L’idéologie occidentale LGBT est un irritant spécial à l’égard de ces pays, qui renforce le soft power russe, perçu comme conservateur sur ces sujets.

Il reste que l’Occident conserve un poids économique très largement supérieur à celui de la Russie (30 fois supérieur) et que si sa faiblesse industrielle le handicape actuellement dans la production d’armes et de munitions à l’échelle requise pour permettre à l’Ukraine de résister, l’histoire a déjà montré que l’Occident —et notamment les Etats-Unis— est capable de sursaut. L’Amérique, encore engluée dans la Grande Dépression en 1940 était devenue l’arsenal des démocraties (et de l’URSS) en 1945. Mais, rétorquerait Todd, sa société et sa classe dirigeante avaient alors la force et la qualité morale nécessaires pour ce sursaut. Toute sa démonstration vise à nous convaincre —avec un certain succès— que ces ressorts lui font aujourd’hui défaut.

La résistance ukrainienne (inattendue) a lancé les Etats-Unis et l’UE dans une « surenchère ». En 2022, Todd avait publié au Japon un livre intitulé La troisième guerre mondiale a déjà commencé. La fièvre belliciste semble avoir gagné maintenant le Président de la République française10.

Souhaitons à tous ces va-t-en-guerre que la raison ne les déserte pas totalement avant de commettre l’irréparable. Le Donbass et la Crimée —« question existentielle » pour la Russie11— ne valent pas une guerre mondiale, encore moins de faire couler le sang de la jeunesse française.

Une objection forte à ce raisonnement, que certains pourraient qualifier de « munichois »12, serait la certitude que la Russie souhaite aller plus loin que la Géorgie et l’Ukraine, et nourrisse des ambitions d’expansion plus vastes. Todd estime que c’est un fantasme. L’économie et la démographie de la Russie ne le lui permettraient pas. Il y a doute cependant sur les pays baltes, Etats minuscules, ex-Républiques de l’URSS13, limitrophes de la Russie et qui comptent une forte minorité russe (26,5 % de la population en Estonie, 26 % en Lettonie et 5,8 % en Lituanie), mais leur appartenance à l’OTAN rendrait cette opération très risquée pour Moscou, à moins que le pouvoir russe ne fasse le calcul qu’avait fait Hitler en septembre 1939 en envahissant la Pologne liée à la France et au Royaume-Uni par des traités d’assistance militaire.

Todd semble penser que la sortie la moins dangereuse serait que les Etats-Unis (et l’UE dans son sillage) soient « capables de signer une paix dont ils croiraient qu’elle n’annonce seulement, pour eux et pour Kiev, qu’un autre Saigon »14, c’est à dire un compromis, qui fait taire momentanément les armes, et leur cortège de destructions et de morts, permet d’arrêter les frais pour les puissances occidentales, mais à plus terme se solde par la victoire de l’ennemi (les communistes au Viêt-Nam). On ne sait si c’est de l’humour ; il semble que ce soit ainsi en tout cas que se terminent les conflits auxquels les Etats-Unis sont mêlés dans la période récente (rappelons-nous Kaboul en août 2021 !).

Dans tous les cas de figure, cette guerre accouchera d’un nouveau monde, de paix espérons-le, qui sera bien différent de celui qui l’a précédé. L’Occident y gagnera un répit ou bien, au terme d’une plus ou moins longue agonie, y perdra la suprématie totale dont il a joui pendant plus de deux siècles.

Le ciel d’Occident a des teintes rougeoyantes de crépuscule.

Notes :

  1. La défaite de l’Occident. Gallimard. 2024 ↩︎
  2. Article 5 du Traité de l’Atlantique-Nord de 1949 : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles (…) assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt (…) telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ». ↩︎
  3. L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. 1904-1905. ↩︎
  4. Co-écrit avec Hervé Le Bras. 2012. ↩︎
  5. Todd applique un abattement de 40% à la partie du PIB américain non « physique » (les services) au motif qu’il serait surestimé. Cela ramène le Produit intérieur réel (PIR) par tête américain au niveau du français. ↩︎
  6. Un autre signe de nihilisme c’est la « centralité » qu’y a acquise la question transgenre. Pour Todd, croire pouvoir changer de genre, c’est « affirmer le faux », et affirmer le faux, c’est un « acte intellectuel typiquement nihiliste ». ↩︎
  7. White-Anglo-Saxon-Protestant, caractéristiques de la majorité des classes dirigeantes, et notamment politiques, américaines jusqu’à récemment, mais en voie d’effacement du fait du changement de la composition ethnique des Etats-Unis sous l’effet de l’immigration (cf. le livre de Samuel Huntington, Who are we? 2005) et l’avénement de l’état zéro du protestantisme. ↩︎
  8. C’est l’effet d’un régime de sanctions. On l’a vu déjà sous le Premier Empire, lorsque Napoléon instaura en 1806 le blocus continental (Décret de Berlin). Un régime dur de sanctions économiques équivaut à un blocus. ↩︎
  9. Où le « statut social fondamental de l’enfant est défini par la parenté du père seulement ». ↩︎
  10. Le 26 février 2024, à l’issue d’une conférence de soutien à l’Ukraine tenue à Paris, Emmanuel Macron a indiqué que s’il « n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol (…), en dynamique, rien ne doit être exclu ». Avant que son Ministre des Sébastien Lecornu, ne précise que l’hypothèse de l’envoi de « troupes au sol combattantes » n’avait pas été mise sur la table. Le 5 mars, à Prague, le Président a exhorté les alliés de l’Ukraine à « ne pas être lâches » face à une Russie « inarrêtable ». ↩︎
  11. Todd toujours, cf cet article. ↩︎
  12. La revendication (appuyée par une menace d’invasion) en septembre 1938 de Hitler de « libérer de l’oppression » tchécoslovaque et ramener dans le giron du Reich les quelque 3 millions d’Allemands dits des Sudètes dispersés sur le pourtour occidental (les monts Sudètes) de la Tchécoslovaquie fut à l’origine de la conférence de Munich (29-30 septembre), qui se solda par l’invasion et l’annexion de cette région par l’Allemagne, et aboutit au dépeçage terminal de Tchécoslovaquie en mars 1939. Comme la Pologne en 1939, la France abandonne la Tchécoslovaquie malgré les accords pour garantir ses frontières. A noter que l’URSS de Staline était prête en envoyer des troupes, mais Français et Britanniques (et Polonais encore plus…) —méfiants— y étaient opposés, et l’URSS ne fut même pas invitée à la conférence.  Il y a une claire ressemblance entre cette revendication et celle de Poutine à l’égard des Russes de Crimée, du Donbass et du sud de l’Ukraine. On comprend alors que Macron ne veuille pas rejouer le rôle d’Édouard Daladier… acclamé à son arrivée au Bourget, mais conscient plus que quiconque du lâche abandon qu’avec Chamberlain ils venaient de commettre à Munich (Sartre dans son roman Les Chemins de la liberté lui prête ce mot : « Ah les cons, s’il savaient »). ↩︎
  13. Ils furent les premiers à déclarer unilatéralement leur indépendance en 1991. ↩︎
  14. Allusion à la fin de la guerre du Viêt Nam, qui se termina militairement par la chute de Saigon aux mains des forces communistes le 30 avril 1975. La paix avait été signée deux avant à Paris, le 27 janvier 1973, entre les États-Unis et leurs alliés de la république du Vietnam au sud du 17e parallèle d’un côté, la république démocratique du Vietnam, au nord et le gouvernement provisoire de libération du Sud-Vietnam (le Việt Cộng), de l’autre. La guerre a donc continué et s’est terminée par l’écroulement du régime du Sud soutenu militairement jusqu’en 1973 par les Etats-Unis. ↩︎

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