Repenser la défense européenne

(affiche en faveur de la CED)

Mars 2024

Alors que la guerre se poursuit en Ukraine, toujours plus meurtrière, que l’Amérique s’apprête à élire un nouveau Président, et que le Président français exhorte ses collègues européens à ne pas être des « lâches », l’Europe doit se poser à nouveaux frais la question de sa propre défense.

Et cela pour trois raisons, que résume le magazine britannique The Economist avec son sens habituel du raccourci qui fait mouche : « La Russie devient plus dangereuse ; l’Amérique moins fiable ; et l’Europe demeure impréparée » 1.

Une Russie plus dangereuse

Que la Russie soit devenue plus dangereuse sous Poutine, il n’est plus permis d’en douter et guère utile de rajouter à tout ce qui a été écrit sur le sujet depuis la guerre russo-géorgienne de 2008, qui vit la première incursion offensive de la Russie en Europe en dehors de son territoire d’Etat souverain depuis 1945 2. Puis il y eut l’Ukraine Acte I en 2014, se soldant par l’annexion de la Crimée, et l’installation de forces russes dans le Donbass derrière la fiction de Républiques pro-russes ayant proclamé leur indépendance par rapport à Kiev ; puis l’Ukraine Acte II, l’offensive en règle de février 2022. Je ne reviens pas sur les causes de celle-ci et sur la question de savoir dans quelle mesure les « provocations » de l’OTAN et de l’Ukraine peuvent valoir comme circonstances atténuantes pour la Russie.

On peut certes se battre pour le respect du droit international (bafoué), pour la défense de la démocratie (moins évident, mais Zelinsky a été élu), ou pour le sauvetage d’un allié (ce que prescrit l’Article 5 du Traité de l’Atlantique du Nord de 1949, qui institue l’OTAN 3, mais l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN). Derrière les arguments et les coups de menton pour la galerie, la (vraie) question qui taraude les pays européens est celle de savoir si Poutine, ayant par hypothèse atteint ses buts de guerre en Ukraine (a minima reconquérir les provinces russes de l’est et du sud, et réduire l’Ukraine à un statut de neutralité), ou au contraire n’y arrivant pas, ne serait pas tenté d’attaquer d’autres pays européens (les pays baltes, la Pologne ?), de tester la cohésion et la force de l’OTAN qu’il regarde comme une menace, d’en découdre avec cet Occident qu’il dépeint comme décadent.

Je ne sais pas. Je tendrais à suivre sur ce point Emmanuel Todd pour qui cette crainte doit être disqualifiée par la faiblesse économique et démographique de la Russie (prête par contre à jouer son va-tout sur la « question existentielle » qu’est pour elle l’Ukraine) 4.

Des Etats-Unis moins fiables

Ils sont loin les temps où l’Europe (occidentale d’abord, réunifiée post-1989 ensuite) pouvait se reposer les yeux fermés sur le parapluie militaire américain en cas d’atteinte grave à sa sécurité.

Il y a plusieurs raisons à cela. Fin 1991, l’Union soviétique s’auto-dissout au terme d’un processus d’implosion interne, accéléré par des coups de pouce extérieurs (la course aux armements avec les Etats-Unis décidés à essouffler économiquement leur rival ; la chute du Mur de Berlin en 1989 ; etc.). Exit l’URSS. Les Etats-Unis n’ont plus de concurrent à leur mesure. Enfin, si, mais c’est désormais la Chine, dont la croissance caracole depuis son ouverture sous Deng Xiao Ping à la fin des années 70, et dont le PIB surpasse celui des Etats-Unis dès 2016 (en parité de pouvoir d’achat). L’attention des Etats-Unis se tourne vers l’Orient, d’autant que la Chine développe à pas rapides sa puissance militaire 5 et fait des moulinets inquiétants en direction de Taïwan, dont elle n’accepte pas la sécession de 1949.

Une autre raison est l’affaiblissement économique des Etats-Unis, nonobstant leur forte croissance, qu’attestent entre autres, un déficit commercial (figure 1) et un déficit budgétaire (figure 2) abyssaux. Une conséquence, c’est l’explosion de la dette fédérale américaine détenue par des étrangers (figure 3), passée en 40 ans (1984-2023) de quelque 170 à plus de 8.000 milliards de dollars, soit de 1% à 29% du PIB !

Figure 1 : Déficit commercial US depuis 2001 (en milliards de $). Source : BEA.
Figure 2 : Déficit budgétaire US depuis 2000 (en trilliards de $). Source : US Treasury.
Figure 3 : Evolution de la dette fédérale américaine détenue par des étrangers (en milliards de $). Source : Federal Reserve of St Louis.

Outre la radinerie des Etats européens membres de l’OTAN, qui ont taché d’ignorer les objurgations américaines à porter leur effort de défense à au moins 2% de leur PIB (figure 4), cela pourrait expliquer les réticences des Etats-Unis à s’impliquer dans la défense d’une Europe qui, selon l’ex-Président Donald Trump, doit payer ses factures sinon elle ne sera pas protégée 6. Trump a toujours été ambigu pour le moins vis-à-vis de Poutine et de l’Ukraine ; il a prétendu que lui Président cette guerre n’aurait jamais commencé ; critiqué l’ampleur de l’aide américaine ; affirmé qu’il obtiendrait un arrêt de la guerre en 24 heures… Certains craignent que sa réélection fin 2024 ne signifie une forte réduction de l’aide militaire américaine, prélude à un lâchage de l’Ukraine.

Figure 4 : Dépenses militaires des membres de l’OTAN en pourcentage de leur PIB. Source : OTAN.

Au delà de l’Ukraine, une réélection de Trump pourrait signifier une prise de distance des Etats-Unis par rapport l’OTAN et à la défense de l’Europe. A moins qu’il ne s’agisse que d’un bluff destiné à mettre de la pression sur ces Etats européens qu’il considère comme des passagers clandestins de la protection américaine 7. A tout le moins, il y a matière à s’inquiéter, et à prendre des mesures préventives car l’Europe demeure un nain militaire 8.

Une Europe impréparée

Les pays européens de l’OTAN ne dépensent pas assez pour leur défense. Selon The Economist (précité), ils dépenseront quelque 380 milliards de dollars en 2024, soit à peu près autant que la Russie (en termes de parité de pouvoir d’achat) et pas plus qu’en 1990 en valeur réelle. Cette dépense n’est pas suffisamment affectée à des équipements. Les achats d’armes et de matériel ne sont pas assez coordonnés, harmonisés et ignorent parfois les considérations de souveraineté européenne (la direction américaine de l’OTAN est une invitation subliminale, et pas seulement, à acheter du matériel made in USA 9). Résultat : Les pays européens importent des quantités croissantes d’armes américaines (55% du total des armes importées en Europe, y compris l’Ukraine, entre les périodes 2014-2018 et 2019-2023 qui a vu les importations d’armes par ces pays augmenter de 94% de période à période) 10.

Selon Jens Stoltenberg, le Secrétaire général de l’OTAN, « l’Union européenne ne peut pas défendre l’Europe » 11. C’est cru, mais vrai, et c’est bien le drame.

Il est temps que les pays européens se dotent d’une force de défense propre, ce qui ne veut pas dire coupée de l’OTAN, mais suffisamment robuste et autonome au cas où l’OTAN serait éviscérée ou affaiblie par une éclipse ou, pire, un retrait américain.

A une époque pas si ancienne, 6 Etats européens avaient signé un traité dont le Préambule comportait entre autres les phrases suivantes, dont la pertinence résonne encore aujourd’hui :

« Résolus à contribuer (…), au maintien de la paix, notamment en assurant contre toute agression la défense de l’Europe occidentale, en étroite liaison avec les organismes ayant le même objet ;

Considérant que l’intégration aussi complète que possible, dans la mesure compatible avec les nécessités militaires, des éléments humains et matériels que leurs forces de défense rassemblent au sein d’une organisation européenne supranationale est le moyen le plus propre à permettre d’atteindre ce but avec toute la rapidité et l’efficacité nécessaires ;

Certains que cette intégration aboutira à l’emploi le plus rationnel et le plus économique des ressources de leurs pays, en particulier grâce à l’établissement d’un budget commun et de programmes d’armement communs ; (…)

Soucieux de sauvegarder les valeurs spirituelles et morales qui sont le patrimoine commun de leurs peuples et convaincus qu’au sein de la force commune, constituée sans discrimination entre les États participants, les patriotismes nationaux, loin de s’affaiblir, ne pourront que se consolider et s’harmoniser dans un cadre élargi ».

Il s’agissait du traité de Paris du 27 mai 1952 par lequel les Etats-membres de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA, prédécesseur de la CEE, créée par le Traité de Rome en 1957) instituaient entre eux « une Communauté européenne de défense, de caractère supranational, comportant des institutions communes, des Forces armées communes et un budget commun » 12.

J’ai lu ce traité dans l’idée d’y trouver peut-être des éléments dont pourrait s’inspirer une nouvelle architecture européenne de défense. La CED était structurée sur le modèle de l’OTAN, se voulait un partenaire de l’OTAN, et ses forces étaient placées en temps de guerre sous les ordres du commandement (aujourd’hui américain) de l’OTAN (Article 18-2). Elle visait, sous la direction opérationnelle d’un Commissariat désigné par les Etats membres et se prononçant à la majorité, à intégrer et fusionner les forces armées des Etats membres, hormis celles que ces derniers pourraient souhaiter conserver notamment pour défendre leurs intérêts extra européens.

La France mit un coup d’arrêt à ce projet par un vote de rejet de son Assemblé nationale le 30 août 1954 (gaullistes et communistes notamment votèrent contre). Beaucoup d’eau a coulé depuis. L’UE s’est élargie de 6 à 27 membres, et d’autres candidats seront admis dans un avenir proche. La France s’est dotée de l’arme nucléaire ; la Grande-Bretagne a quitté l’UE début 2020 mais l’on n’imaginerait pas qu’elle ne soit pas partie prenante d’une initiative européenne de défense, dès lors qu’il serait fait droit à sa demande traditionnelle d’une étroite association avec l’OTAN.

La CED était porteuse d’une vision supranationale dans un domaine que les Etats placent volontiers au coeur de leur souveraineté (résiduelle). Tirant les leçons de cet échec, les architectes de la Politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC 13) l’ont prudemment fait relever de la coopération intergouvernementale pour la prise de décisions14, mais le Traité de l’Union européenne (TUE) envisage qu’elle puisse conduire à une « défense commune, dès lors que le Conseil européen, statuant à l’unanimité, en aura décidé ainsi » 15.

Il reste à écrire ce nouveau chapitre. La CED fournit un modèle, daté, imparfait. Mais comme l’écrit encore The Economist, même si l’on réussit à arrêter Poutine en Ukraine, « l’Europe devra penser sa défense de façon très différente ; et il faut qu’elle commence maintenant » 16.

Notes :

  1. Edition du 24 février 2024. ↩︎
  2. Ou 1968, à Prague, mais il s’agissait davantage d’une opération de police, certes musclée, au sein de l’ex-Pacte de Varsovie (pour réprimer le « Printemps de Prague »). ↩︎
  3. Dont la rédaction n’implique pas nécessairement l’entrée en guerre des autres membres de l’Alliance, et leur laisse le choix de « telle action qu’elle jugera nécessaire ». Source : ici. Et cette activation n’est pas automatique : « Une enquête et un dialogue avec les autres nations doivent être conduits au préalable pour étudier l’origine et la nature de l’attaque » a précisé au Monde Amélie Zima, chercheuse spécialisée en sécurité européenne à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem). Source : Le Monde. L’Article 5 n’a été invoqué qu’une seule fois depuis 1949, après les attentats du 11 septembre 2001 commis par Al-Qaida sur le sol américain. Le Conseil de l’OTAN avait validé que les attaques étaient considérées comme relevant de l’article 5. ↩︎
  4. La défaite de l’occident. 2024. Cf. ma recension de ce livre sur ce blog. ↩︎
  5. Dépenses militaires de 292 milliards de dollars en 2022 (13% de la dépense mondiale, sous-estimée probablement), à comparer aux 877 milliards des Etats-Unis. Source : SIPRI. La Chine se situe au deuxième rang mondial, devant la Russie. ↩︎
  6. Declaration faite le 10 février 2024 lors d’un meeting pendant la campagne des primaires en Caroline du Sud. Source : The Guardian. ↩︎
  7. Dans ce sens cf. cet article du New York Times. ↩︎
  8. Sur le site de campagne de Trump, on peut lire ces lignes (le gras est de moi) : « Nous devons achever le processus que nous avons entamé sous mon administration et qui consiste à réévaluer fondamentalement l’objectif et la mission de l’OTAN. Les responsables de notre politique étrangère continuent d’essayer d’entraîner le monde dans un conflit avec une Russie dotée de l’arme nucléaire, en s’appuyant sur le mensonge selon lequel la Russie représente notre plus grande menace. Mais la plus grande menace pour la civilisation occidentale aujourd’hui n’est pas la Russie. C’est probablement, plus que toute autre chose, nous-mêmes et certaines des horribles personnes qui nous représentent et qui détestent les États-Unis. C’est l’abolition de nos frontières nationales. C’est l’incapacité à maintenir l’ordre dans nos propres villes. C’est la destruction de l’État de droit de l’intérieur. C’est l’effondrement de la famille nucléaire et des taux de fécondité (…). Ce sont les marxistes qui voudraient que nous devenions une nation sans Dieu, vénérant l’autel de la race, du sexe et de l’environnement. Et c’est la classe mondialiste qui nous a rendus totalement dépendants de la Chine et d’autres pays étrangers qui nous détestent fondamentalement ». ↩︎
  9. Chiffres probants ici. ↩︎
  10. L’Ukraine est devenue le premier importateur européen d’armes en 2019-23 et le quatrième au monde. Source : SIPRI. ↩︎
  11. Déclaration faite le 14 février 2024, et citée par The Economist, op.cit. ↩︎
  12. Texte ici. Article premier du traité. ↩︎
  13. Définie à l’article 42 du Traité sur l’Union européenne (TUE), tel que modifié par le Traité de Lisbonne entré en vigueur en 2009. ↩︎
  14. L’article 42 du TUE prévoit que les décisions relatives à la PSDC sont prises par le Conseil à l’unanimité, « sur proposition du Haut représentant de l’Union ou sur initiative d’un Etat membre », mais elles sont exécutées par le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, aujourd’hui Josep Borrell. ↩︎
  15. TUE, op.cit. L’article 42 stipule que « La politique de sécurité et de défense commune inclut la définition progressive d’une politique de défense commune de l’Union. Elle conduira à une défense commune, dès lors que le Conseil européen, statuant à l’unanimité, en aura décidé ainsi ». En outre, à l’appel de la France, neuf Etats membres de l’UE ont lancé en 2018 l’Initiative européenne d’intervention, abrégée IEI (ou E2I en anglais) : l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, l’Estonie, la France, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni (malgré le Brexit). La Finlande, la Norvège, la Suède et l’Italie se sont ensuite ajoutées à cette liste, portant le nombre de participants à 13. Par ailleurs, un Fonds européen de défense a été lancé le 1er janvier 2021 ↩︎
  16. Op.cit. ↩︎

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