
Je me suis demandé ailleurs sur ce blog si la classe politique française (on pourrait tout aussi bien écrire européenne) était nulle.
Mais que veut-on dire par nul ? C’est assez facile à dire pour un maçon, un garagiste – on attend de leur intervention un résultat tangible qui peut se mesurer objectivement -; déjà un peu plus délicat pour un artiste ou celui qui se prétend tel – car l’émotion artistique ou la beauté est affaire beaucoup plus subjective, cette dernière étant même pour certains dans « dans les yeux de celui qui regarde » 1. Mais quid pour un homme ou une femme politique ?
Si le plein est le contraire du creux, qu’est-ce qui est le contraire de nul pour un politique ? Essayons de tracer le portrait-robot du politique idéal.
Le militant aura une réponse tout prête : « il suffit d’avoir les bonnes idées, c’est à dire les miennes ». Je ne veux pas entrer ici dans une discussion comparative des différentes conceptions politiques de l’heure. J’ai la mienne ; je la crois supérieure, sans en être tout à fait sûr quand même. Mais ce n’est pas mon propos ici. Ayant du mal à me mettre dans la tête d’un homme de gauche, je vais décrire ci-après ce que doivent être, selon moi, les qualités éminentes de l’homme ou de la femme politique de droite, même si elle me paraissent d’applicabilité universelle.
Je ne m’intéresse pas ici non plus aux moyens tactiques de conquérir et de conserver le pouvoir, dont le florentin Nicolas Machiavel fut, je crois, le premier théoricien, recommandant à l’aspirant-prince qu’il se fasse à la fois « lion » (symbole de la force) et « renard » (symbole de la ruse), car « le lion ne peut se défendre des filets, le renard des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour faire peur aux loups » 2. La conquête du pouvoir passe par des campagnes, nécesssitant une organisation, une intendance, et donc de l’argent. La relation entre politique et argent est parfois trouble ; elle a d’ailleurs empoisonné la vie politique sous la Ve République jusqu’à l’adoption d’une législation musclée sur le financement des partis politiques 3, qui ne règle pas tous les problèmes, comme on a pu le voir avec l’affaire Bygmalion.
Cet aspect de la politique – la coulisse en quelque sorte – est fondamental, car on ne peut mettre en oeuvre ses idées, et donc accomplir le bien commun, si l’on n’exerce pas le pouvoir. Certains politiques brillants (selon ma définition) sont inaptes à la tactique ; d’autres sont médiocres politiques, mais de brillants tacticiens. Et il est fréquent dans l’histoire que les premiers recherchent les seconds, à qui ils confient les tâches obscures, ingrates, parfois inavouables. Il y a souvent une part d’ombre dans la politique. Bonaparte n’aurait jamais réussi Brumaire sans son frère Lucien et gardé le pouvoir sans l’impitoyable et ténébreux Fouché 4 ; Richelieu comptait sur le père Joseph 5 pour exécuter ses basses oeuvres 6. Et De Gaulle avait aussi son Foccart 7… Il y aurait toute une histoire à écrire sur ces seconds couteaux de la politique, parfois peu reluisants, occasionnellement sacrifiés sur l’autel de la gloire de leur maître.
Au politique idéal, on demande tout d’abord de posséder une capacité de comprendre le monde qui l’entoure, et de trouver des solutions à ce qui ne va pas. Un politique moderne doit disposer des outils et de clés de lecture lui permettant d’interpréter et de s’orienter dans un monde de plus en plus complexe et interdépendant. Cela suppose un minimum de culture historique, juridique, et économique ; d’avoir voyagé et avoir eu des interactions avec nos partenaires de l’Union européenne, mais aussi des grands pays et pays représentatifs des grandes civilisations. La maîtrise de l’anglais fait partie du b.a.-ba du politique moderne. Un minimum d’expérience en entreprise, de compétence en économie, le sens de la prospective, l’ouverture d’esprit, la curiosité complètent cette panoplie indispensable.
On lui demande ensuite d’être capable de discerner et de promouvoir l’intérêt général, le bien commun, par dessus, voire contre les intérêts particuliers. Chacun(e) de nous, association, entreprise, syndicat, etc. a des intérêts particuliers, qu’il est prêt à défendre avec passion. L’intérêt particulier peut être très honorable, mais il n’est que l’intérêt de certains groupes, si larges soient-ils parfois. Parfois l’intérêt particulier essaie de se faire passer pour l’intérêt général. C’est ainsi que les lobbyistes qui s’affairent autour des centres de décision, à Bruxelles, Paris ou ailleurs, procèdent. C’est de bonne guerre ; il suffit juste de ne pas être dupe. Le Général de Gaulle a fait du combat contre ce qu’il appelait les « féodalités » l’une de ses marques de fabrique : « il ne faut jamais privilégier un groupe sur la nation » disait-il 8, ou croire qu’en faisant ce que demandent tous les groupes on réalisera l’intérêt général (celui de la nation tout entière). L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers ; il peut même être très différent de ce que la majorité des gens pensent être l’intérêt général. Par exemple, une majorité des Français était contre la réforme des retraites en 2023 ; il est clair pourtant qu’une réforme était inévitable (cf. mon article). La recherche de l’intérêt général suppose une expérience de pensée en réponse à la question suivante : quelle solution améliorera le bien de la nation dans tel ou tel domaine dans tel horizon de temps ?
La difficulté, le malheur, c’est qu’il n’existe pas un catalogue breveté ou un mètre-étalon de ce qu’est l’intérêt général dans chaque domaine de l’action publique. Si c’était le cas, il n’y aurait plus de débat et seulement deux partis : celui de ceux qui veulent l’intérêt général et celui de ceux qui n’en veulent pas et se mettent au ban de la collectivité en refusant l’évidence. L’existence d’idéologies concurrentes, de partis politiques rivaux atteste de visions différentes de ce qu’est l’intérêt général, et des moyens pour y parvenir. Le marxiste orthodoxe voudra abolir par la révolution le système capitaliste et l’exploitation de l’homme par l’homme. Le libéral classique fera plutôt confiance à la liberté et aux mécanismes de marché pour améliorer la condition humaine. Raccourcis sommaires certes, mais qui illustrent cette réalité que intérêt général est vu – et déformé – par les politiques à travers le prisme de leurs lunettes idéologiques.
Parfois les politiques, à court d’idées, ou revenus de leur propre idéologie, se tournent vers l’administration pour trouver le Graal de l’intérêt général. Mais l’administration, si elle possède une expertise, si par mission elle doit servir l’intérêt général, n’est pas nécessairement mieux placée pour l’identifier. L’administration n’est pas immune aux intérêts, passions et conflits qui traversent la société. Il y a des syndicats de fonctionnaires ouvertement politisés et qui ne font pas mystère de traduire leurs convictions idéologiques dans leur pratique professionnelle 9. Certains auteurs critiques ont dénoncé dans la haute administation une « caste », imbue de ses intérêts. 10
Le politique doit ensuite décider, c’est à dire trancher entre différentes solutions possibles, et donc préférer celle qui sera la plus conforme à cet intérêt général une fois défini. Il faut pour cela aussi du courage, le courage de dire non à tel ou tel groupe, et parfois à ses amis. Le courage de prendre des mesures impopulaires, sans trembler, sans reculer à la première grogne. Le Général encore : « c’est commode de se mettre bien avec tout le monde, sans se rendre compte qu’on prépare la chute pour un peu plus tard » 11. Un des plus grands reproches qu’on puisse faire au président Macron, c’est précisément cette obsession de plaire 12.
Même armé de courage, le bon politique doit avoir encore la capacité de communiquer, c’est à dire de se faire comprendre, de convaincre de motiver, d’entraîner, de mobiliser. C’est la fonction charismatique qu’on attend surtout d’un chef, mais que tout politique doit posséder à un degré minimum.
Le courage est une qualité, mais l’intransigeance n’en est pas une. Le bon politique doit savoir faire preuve de souplesse et de pragmatisme, c’est à dire savoir s’adapter à des réalités changeantes sans s’enfermer dans un schéma de pensée, dans une idée fixe. Il n’y a pas de faute à changer d’opinion, si les circonstances ont changé ou si la solution première ne fonctionne pas. Il y a cependant une différence entre changer ses vues sur un sujet précis et changer son positionnement au gré des vents tournants de la politique. La seconde attitude est celle de l’opportuniste, du politicien-girouette dont on voit le type proliférer dans les périodes de mutation, comme depuis 2017. L’étiquette politique devient alors une simple tunique que l’on troque pour une autre lorsque la mode change. Un politique idéal a une colonne vertébrale, il adhère à un corpus de principes, qui n’interdisent pas un certain nomadisme, mais dans une certaine limite. Mitterand et Chirac étaient des politiques dont la colonne vertébrale était plutôt celle d’un mollusque. On peut en dire de même de nombreux macronistes, qui ont flairé la bonne aubaine en 2017.
Enfin, le politique idéal doit être un homme ou une femme honnête. L’honnêteté, c’est d’abord la probité, le respect des règles, le refus d’utiliser la politique, ses mandats, les tentations auxquelles ils exposent, pour s’enrichir. A la suite de scandales retentissants, les règles de transparence ont été renforcées en France, et je pense que la corruption et l’enrichissement personnel ont reculé ; mais ils n’ont pas disparu et la suspicion des Français demeure. Ainsi que leur écoeurement (qu’accroît le trop grand nombre de parlementaires et d’élus locaux) au spectacle du train de vie et du faste qui s’attachent à certaines fonctions et mandats publics, par rapport à d’autres pays européens aux moeurs plus frugales 13. Ceux qui sont en politique pour l’argent, ou qui succombent à ses attraits, n’ont rien à y faire, et le destin généralement se tourne contre eux, car on ne peut cacher longtemps l’argent mal gagné. L’honnêteté, c’est aussi la droiture, la bienséance, le respect de la parole donnée, même si sur ce dernier point, on m’objectera que de grands hommes politiques l’ont accommodée à leur sauce très particulière. Le Général de Gaulle, qui était convaincu dès le départ que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable, a sciemment embobiné une bonne partie des Français d’Algérie, qui ne juraient que par l’Algérie française… Un mensonge racheté, lavé en quelque sorte par le service d’une grande cause nationale14, mais c’est une pratique qui ne peut qu’être réservé aux grands personnages, dans des circonstances strictement définies (mais qui ne peuvent l’être à l’avance), et que doit pouvoir sanctionner le peuple souverain ou éventuellement un juge, surtout si la manoeuvre échoue 15.
Un mot enfin sur l’âge. Si la jeunesse a du bon, je crois qu’un bon politique se bonifie avec l’âge, et l’expérience qu’il permet d’accumuler. L’homme ou la femme jeune apporte sa fougue, son enthousiasme, son énergie. Mais l’âge, sans nécessairement trop émousser ces qualités de base, leur ajoute le sens de la nuance, la prudence, une plus grande capacité à « donner du temps au temps » 16. La Chine deviendra bientôt la première puissance mondiale, au moins au plan économique. A t-on assez médité le fait qu’elle est gouvernée par un aréopage de gérontes ?
Ces qualités si exigeantes se rencontrent rarement sur la tête d’un seul homme ou d’une seule femme. Elles sont encore plus nécessaires à celles et ceux qui ambitionnent de jouer un rôle de premier plan au sommet de l’Etat. A elles et eux reviendra la tache si pressante mais si ardue de recoudre le tissu national, et de fédérer les Français dans un temps de division et de discorde.
Qui aujourd’hui parmi notre personnel politique remplit (tous) ces critères ?
Le régime démocratique représentatif tel que nous le pratiquons permet-il de repérer ces oiseaux rares, de les faire sortir du lot, et de leur confier les responsabilités politiques ? Comment faire pour amener à s’engager ceux qui possèdent ces qualités mais que le spectacle de la politique actuelle rebute ?
Sans une classe politique d’excellence (à tout le moins comptant suffisamment d’éléments de ce calibre), notre pays délabré et désillusionné n’aura pas la capacité de réaliser le sursaut dont tous les signaux nous crient l’urgence.
Notes :
- Oscar Wilde. Le déclin du mensonge. 1891 ↩︎
- Le prince. 1532. ↩︎
- Lois de 1988, 2013 et 2017, prévoyant entre autres : le financement public, l’interdiction des financements par les entreprises, le plafonnement des dons des personnes physiques. Cf. cette fiche. ↩︎
- Joseph Fouché (1759-1820), ex-séminariste, ex-terroriste sous la Révolution, c’est l’incarnation du « crime», sur le bras de qui s’appuie le « vice » incarné par Talleyrand, dans les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. La citation complète est celle-ci : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime. M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. » Sur Fouché et ses manigances, cf. le formidable roman de Balzac, Une ténébreuse affaires (1841). L’Empereur l’écartera en 1810 pour le punir d’avoir entamé des pourparlers secrets avec la Grande-Bretagne. Il trahira de nouveau Napoléon en 1814, et c’est à peu près à cette époque que Chateaubriand eut sa « vision infernale » de l’infâme attelage qu’il forma alors avec Talleyrand. ↩︎
- François Leclerc du Tremblay, plus connu sous son nom en religion de père Joseph (1577-1638), était un capucin surnommé par ses détracteurs « l’éminence grise » du cardinal de Richelieu. Sa noirceur est dépeinte sous une lumière particulièrement crue dans le roman historique d’Alfred de Vigny, Cinq-Mars (1826). ↩︎
- Expression du Moyen Âge désignant ces tâches d’intérêt général mais peu ragoûtantes qu’étaient l’équarrissage des charognes, le curage des latrines, le nettoyage des égouts, l’abattage des chiens errants, etc. ↩︎
- Jacques Foccard (1913-1997), qui pilota en particulier la politique africaine de la France sous les présidences De Gaulle et Pompidou ; cf. mon article sur ce blog. ↩︎
- Propos confié à Alain Peyrefitte en 1963. C’était de Gaulle, tome 1. 1994 ↩︎
- C’est le cas du Syndicat national de la magistrature (SNM). ↩︎
- Laurent Mauduit. La caste. 2018. ↩︎
- Peyrefitte, op.cit. ↩︎
- Un exception notable : Macron n’a pas flanché face à l’opposition farouche qu’il a rencontrée lors de la discussion puis l’adoption de la réforme des retraites en 2013. ↩︎
- La série TV danoise Borgen illustre bien la plus grande modestie du train de vie des ministres danois, et de la première d’entre eux. Ne parlons pas des avantages excessifs conservés en France par les anciens Présidents et premiers ministres (secrétariat, protection), aux frais du contribuable. ↩︎
- L’Algérie française n’était pas une solution pérenne ; il ne voulait pas que son village finisse par s’appeler « Colombey-les-deux-Mosquées » (raconté par Peyrefitte, op.cit). ↩︎
- L’allégation selon laquelle l’Iraq de Saddam Hussein aurait détenu des armes de destruction massive – et qui a servi de prétexte aux Anglo-américains pour attaquer l’Iraq en 2203 – est un exemple récent et déjà classique de mensonge d’Etat, qu’en l’occurrence rien ne justifiait. Le Moyen-Orient ne s’est pas remis encore du chaos que cette guerre stupide et très coûteuse a créé. ↩︎
- Miguel de Cervantes. Don Quichotte. ↩︎
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