
8 octobre 2025
J’ai écrit cet article il y a 42 ans, au retour de mon premier séjour en Pologne. A la suite des grèves organisées par le syndicat Solidarność (Solidarité), la loi martiale (on disait à l’époque l’état de guerre) avait été instaurée par le pouvoir communiste de l’époque, dirigé par le général Jaruzelski. Sous l’égide de la paroisse polonaise de Paris, des camionnettes conduites par des étudiants devaient acheminer produits alimentaires, médicaments et vêtements à la population polonaise, en utilisant les paroisses comme lieux de distribution. A l’invitation d’un très cher ami choletais, tristement disparu, Christophe Pied, j’ai participé au printemps de 1983 à l’un de ces voyages. Touché par cette expérience et ce nouveau martyre de la Pologne, j’avais décidé d’écrire pour la revue choletaise de la SLA (Association Sciences, Lettres et Arts) un article sur le massacre de Katyn. Je n’en ai pas retouché le texte, qui porte la marque de son époque (la guerre froide) et de mes émotions de jeune homme. La conclusion garde plus qu’un grain d’actualité.
Il y a quarante trois ans, en avril 1940, le NKVD, la police politique de Staline, assassinait, dans la forêt de Katyn, située à l’ouest de Smolensk, en territoire russe, près de 4 500 officiers polonais 1.
En application du pacte germano-soviétique, signé par Molotov et Ribbentrop à Moscou le 23 août 1939, et prévoyant le partage de la Pologne entre les deux états totalitaires 2, les troupes soviétiques étaient entrées le 17 septembre 1939 en Pologne Orientale, tandis qu’à l’ouest, l’Armée allemande exécutait en trois semaines la fragile armée polonaise 3.
Il faut se souvenir que l’Etat polonais, définitivement rayé de la carte en 1830, avait été reconstitué en 1919 par le traité de Versailles, conformément au 13e point de la déclaration du Président américain Wilson du 8 Janvier 1918. Russes et Allemands, dont les positions étaient convergentes sur ce point, ne pouvaient se faire à l’idée que la Pologne, « monstrueux rejeton du traité de Versailles », selon l’expression de Molotov 4, pût jamais exister comme Etat souverain et indépendant. Les Russes, parce qu’ils tenaient pour vital de constituer un glacis protecteur garantissant la sécurité de leurs frontières à l’ouest. Les Allemands parce qu’ils n’admettaient pas le corridor de Dantzig, qui scindait en deux la Prusse, et qu’ils n’avaient que mépris pour ces « Untermenschen » (Sous-Hommes) slaves, dont la liquidation devait constituer la première étape de la création de l’espace vital (« Lebensraum »), inscrit dans le programme hitlérien.
C’est ainsi qu’en dépit de l’antagonisme irréductible opposant les idéologies soviétique et nazie fut conclu le pacte de 1939, d’où devait sortir la 2e guerre mondiale.
Mais, pour Hitler, la poussée vers l’est, le « Drang nach Osten » ne devait pas s’arrêter à la Pologne ; la grandeur du Reich impliquait que son espace vital s’étendit jusqu’à la Russie 5 ; s’y ajoutaient le mépris des slaves et la volonté d’extirper le Bolchevisme, dont Hitler imputait la création, avec le christianisme et le capitalisme, aux Juifs. L’alliance contre nature de 1939 ne pouvait survivre à la réalisation de ses objectifs initiaux. Le 22 juin 1941, par l’opération Barbarossa, les troupes allemandes envahissaient l’URSS.
En février 1943, dans la forêt de Katyn, elles devaient faire une atroce découverte 6 : des milliers de cadavres entassés dans des fosses, les poignets liés dans le dos, abattus d’un coup de pistolet dans la nuque. La propagande nazie trouva un aliment inespéré pour dénoncer l’URSS devant l’opinion mondiale 7. L’URSS démentit avec véhémence et imputa les charniers de Katyn aux Allemands. Il est aujourd’hui établi que les massacres furent perpétrés en 1940 par les Soviétiques. Pourquoi ? parce que Staline a très tôt conçu le projet de satelliser l’Europe Orientale, projet que les victoires de l’Armée Rouge et sa présence en Roumanie, Bulgarie, Tchécoslovaquie, Hongrie, ainsi que l’attribution d’une zone d’occupation en Allemagne (devenue plus tard la RDA 8) lui permirent de concrétiser de 1945 à 1948.
La liquidation des élites a toujours été un élément essentiel de la stratégie d’expansion du communisme international. Or, les officiers polonais appartenaient à « l’intelligentsia dont l’attachement au passé empêchait de mener à bien la révolution imposée de l’extérieur », comme l’écrit Czeslaw Milosz, prix nobel de littérature 1980, dans La pensée captive. Dès cette époque, l’avenir que le maître du Kremlin assignait à la Pologne d’après guerre était clairement tracé. Dans ces conditions : « le massacre de Katyn répondait entièrement aux objectifs de Staline, qui étaient d’épurer la Pologne de ses éléments patriotiques, de liquider l’intelligentsia et de préparer le terrain pour un régime prosoviétique » 9.
La non-intervention des troupes soviétiques en 1944, lors de l’insurrection de Varsovie, n’a pas d’autre explication. Les insurgés se réclamaient en effet du gouvernement polonais en exil à Londres, démocratique et anticommuniste 10. Au surplus Varsovie, foyer traditionnel de la culture polonaise et des révoltes, risquait d’être la ville la plus insubordonnée de la Nouvelle Pologne.
L’insurrection commencée le 1er août 1944, dura 63 jours. Les troupes soviétiques, dont l’avance atteignait l’autre rive de la Vistule, laissèrent aux Allemands le soin d’anéantir la ville. Milosz conclut : « il n’y a pas place pour la pitié lorsque l’histoire parle » 11.
Déjà, à partir de l’été 1944, un autre gouvernement polonais – émanation de Moscou et ébauche du futur régime inféodé à l’URSS – commençait à fonctionner, derrière les lignes soviétiques, à Lublin 12. Les alliés anglo-américains, Churchill et Roosevelt, avaient certes exigé, auprès de Staline, qu’il fût élargi à des représentants du Gouvernement de Londres, et obtenu à Yalta (4-11 février 1945) que fussent organisées des élections libres. Mais, il ne purent empêcher que la Pologne ne devienne une démocratie populaire assujettie à Moscou.
Pusillanimité et démission des occidentaux, puissance irrésistible des communistes appuyés sur l’Armée Rouge ? Peu importe aujourd’hui. Les Polonais, nourris d’histoire, parce que l’histoire est pour eux synonyme de souffrances et d’épreuves, n’ont pas oublié les conditions dans lesquelles leur fut imposé le nouveau régime ; l’affirmation constante des soviétiques selon laquelle la responsabilité de Katyn incombe aux nazis ne recueille de leur part que sarcasmes amers ; la célébration officielle de la fraternité des deux Etats ne provoque qu’indignation refoulée. Les Polonais ont hérité de leur histoire douloureuse une soif irrépressible de liberté, une volonté ardente d’exister et de résister à l’oppression, quelqu’en fût le prix. La sujétion n’a jamais entraîné la résignation. Si la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968, ont plié devant les chars soviétiques, la Pologne ne s’est jamais inclinée.
Les manifestations du 1er mai, et l’anniversaire de la constitution démocratique du 3 mai 1791, durement réprimés, ne marquent pas un réveil, comme nombre de Français ont pu le croire, mais tout simplement la pérennité et la constance d’une résolution et d’un goût tragique du défi qu’aucune répression n’a pu affaiblir. Le combat de Solidarité, expression du courage du peuple polonais et instrument de sa lutte, n’est pas prêt de s’éteindre. Il nous montre, à nous Occidentaux, assoupis devant les vrais dangers et que seul effraie le spectre d’une opulence menacée, la voie à suivre : celle de la résistance contre toutes les entreprises qui avilissent l’homme et mutilent sa liberté, sous quelque déguisement qu’elles se dissimulent.
Que l’anniversaire de la découverte de Katyn et les évènements récents de Pologne nous rappellent ces évidences lumineuses et cet impératif catégorique !
Notes :
- 4 443 selon Heller et Neskrich, L’Utopie au Pouvoir, Calmann Lévy 1982 – p 342. ↩︎
- Sous la forme d’un protocole secret. ↩︎
- Varsovie est tombée le 29 Septembre 1939. ↩︎
- Cité dans André Fontaine, Histoire de la Guerre Froide (réédition en collection Points, Seuil , tome 1). ↩︎
- « le but final demeurait la destruction de l’URSS, pays du communisme, du slavisme et du judaïsme, trois germes synonymes dans la phraséologie du Führer », Henri Michel dans La Seconde Guerre Mondiale Commence – Editions Complexe 1980. ↩︎
- Révélée par Radio-Berlin le 13 avril 1943. ↩︎
- Véritable « pain bénit pour les nazis », selon L’Expression d’André Fontaine, ouvrage cité, qui, au même moment, écrasaient avec une brutalité inouïe, le soulèvement du Ghetto de Varsovie. ↩︎
- République démocratique allemande. ↩︎
- Heller et Neskrich, ouvrage cité. ↩︎
- Les membres de ce Gouvernement avaient constitué l’opposition au régime de Pilsudski, puis au régime des colonels et à la politique pro-allemande de Beck. D’abord dirigé par le Général Sikorski, il eut ensuite à sa tête le leader paysan modéré, Mikolajszyk, à la mort de Sikorski dans un accident d’avion le 4 Juillet 1943. ↩︎
- La Pensée Captive (NRF Gallimard). ↩︎
- Le « Comité de Libération Nationale de Pologne », transformé le 31 décembre 1944 en Gouvernement Provisoire de Pologne, aussitôt reconnu par l’URSS. ↩︎
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