Lecture : « les deux Occidents », de Matthieu Bock-Coté

26 novembre 2025

J’attends toujours avec impatience la sortie des livres de Matthieu Bock-Côté et les lis avec jubilation.

Matthieu-Bock-Côté, sociologue et essayiste, et indépendantiste québecois, s’est taillé des deux côtés de l’Atlantique une réputation de polémiste ferrailleur de talent, de pourfendeur inlassable du progressisme, du wokisme, de la bien-pensance et de ce qu’il appelle dans ce livre « l’extrême centre » et le « régime diversitaire ».

Sa plume est acérée et son éloquence, une fois passé le tour de chauffe, a la puissance du Saint-Laurent en crue ! On ne sera pas surpris que c’est sur la chaîne de télévision privée CNews qu’il a trouvé en France la tribune la plus accueillante, et réceptive à son talent et à sa verve iconoclastes.

Les deux Occidents, c’est très schématiquement l’opposition, ou le hiatus qui se creuse, entre une Amérique trumpienne et une Europe championne du progressisme.

Le « moment trumpien »

L’élection de Donald Trump en 2016 puis sa réélection en 2024 intrigue et choque les Européens que nous sommes. Donald Trump est ce milliardaire qui s’attire paradoxalement les faveurs du peuple (blanc, mais pas que) déclassé par la désindustrialisation ; un homme brutal, intolérant, grossier, apparemment inculte, et misogyne.

Trump, c’est aussi – pêle-mêle et entre autres – le retour du protectionnisme, la remise en cause de l’ordre international de 1945 fondé sur des organisations et des règles multilatérales, le déni du dérèglement climatique d’origine anthropique, une fascination suspecte pour la Russie autoritaire de Poutine, le mépris de l’Union européenne, et l’abomination du wokisme

On ne comprend son succès – et derrière lui, celui du mouvement MAGA 1 – que si on accepte qu’il est bien plus qu’un accident de l’histoire. Il exprime la résurgence d’une fraction de la droite américaine, un « courant souterrain » qui était marginalisé et invisibilisé jusque là, et auquel une série de circonstances a permis de refaire surface. Pour Bock-Côté, Trump « ouvre un nouveau cycle conservateur, ayant peu à voir avec l’ancien » 2. L’auteur consacre un chapitre très intéressant à cette colère montante, qui trouva à s’incarner dans le personnage de Trump, dont le discours « se voulait tout à la fois insurrectionnel et contre-révolutionnaire » (p.38) 3. Car Trump exprime une révolte : « le consensus post-1989, qui conjuguait mondialisme, humanitarisme, néolibéralisme, multiculturalisme, néoféminisme et politiquement correct était rejeté. Derrière sa prétention à la vertu, il constituait une nouvelle tyrannie. » (pp.37-38).

Pour comprendre cette révolte, il faut remonter à la césure de 1989, année de la chute du mur de Berlin, qui portait dans ses flancs, la disparition et l’éclatement de l’Union soviétique deux plus tard, signifiant la fin de la guerre froide, et sonnant le glas du « socialisme réel », comme on disait à l’époque pour distinguer le communisme soviétique (ou chinois, cubain, ou nord-coréen) du socialisme démocratique européen, de la social-démocratie, qui avaient accepté le compromis avec le capitalisme.

1989, ce n’est pas seulement la fin de la guerre froide. C’est l’émergence d’une nouvelle idéologie : « Le monde d’après la guerre froide fut celui d’une hégémonie idéologique exceptionnelle, prenant la forme d’un consensus mondialiste, multiculturaliste, technocratique et diversitaire, auquel il semblait inimaginable de s’opposer : c’était le consensus davosien, porté par le Forum économique mondial » (p.52). Ce nouveau monde a vu aussi (l’auteur n’en parle pas) l’avènement de la Chine comme nouvelle super puissance économique, qui inflige une rude concurrence aux Etats-unis, et ne cache plus son ambition de les dépasser.

L’ordre établi progressiste, et la « nomenklatura » qui le sert, ont tôt fait de réagir à cette révolte, qui s’inscrit plus largement dans la montée des partis dits populistes en Europe et ailleurs (Javier Milei en Argentine, cf. infra). En régime démocratique, on se doit d’accepter le verdict éventuellement défavorable des élections. Alors comment se protéger des assaillants si l’on perd le pouvoir ? Bock-Côté met en exergue de façon originale dans son livre le rôle particulier donné, dans cette stratégie de défense, à l’Etat de droit. Mais un Etat de droit dont le concept a été redéfini : « sociologiquement, on verra dans l’Etat de droit un complexe d’administrations indépendantes et de tribunaux permettant à la classe dirigeante de se maintenir au pouvoir, même si elle est désavouée électoralement. » (p.68).

Un exemple récent l’illustrera mieux. L’immigration de masse et le multiculturalisme qu’elle impose de fait (ce que Bock-Côté appelle le « régime diversitaire ») sont des axiomes de la nouvelle idéologie. Alors, quand en 2018 une loi prétend pénaliser les associations qui facilitent l’entrée ou le séjour en France de migrants irréguliers, le Conseil constitutionnel sort de son chapeau un nouveau « principe constitutionnel de fraternité » 4 , qui permet d’invalider la disposition en question. Touche pas au régime diversitaire ! Le Conseil constitutionnel invoque l’Etat de droit contre le Parlement, élu par le peuple souverain. C’est lui le nouveau législateur, quand il s’agit de préserver une certaine idéologie. A cet effet, le Conseil constitutionnel et autre juridictions nationales comme le Conseil d’Etat prennent appui sur des chartes et jurisprudences internationales, comme celle de la Cour européenne des droits de l’homme. Ainsi, « l’Etat de droit comme dispositif répressif permet de modifier les règles politiques et démocratiques pour contenir et mater la poussée populiste. » (p.74) Les manifestations de cette réaction anti-populiste se sont multipliées, sans doute à la mesure de la menace que fait peser la progression populiste sur le système : interdiction de mouvements identitaires, actions de l’ARCOM (aiguillonnée par le Conseil d’Etat et le syndicat des journalistes) et d’autres contre CNews, interdictions de conférences par des intellectuels jugés toxiques, tentative de bloquer un livre dénonçant le wokisme, etc. Le comble a été atteint avec l’annulation de l’élection roumaine en décembre 2024, au motif qu’elle aurait été manipulée 5. Bock-Côté résume cela sous le nom de « stasification au nom de l’Etat de droit » (p.125).

La « dérive néo-soviétique de l’Europe occidentale »

Bock-Côté n’y va pas par quatre chemins. Il compare l’Union européenne à…l’URSS. L’Union européenne, c’est, en effet, un « pouvoir technocratique », qui ne tolère la démocratie qu’autant qu’elle ne contredit pas ses choix (rappelons-nous le traité de Lisbonne, qui reprenait l’essentiel de la Constitution européenne rejetée en 2005 par le peuple), le « parti du progressisme institutionnel, technocratisé » (p.130), qui porte une « idéologie essentiellement post-nationale et diversitaire » (p.130). Au coeur de ce pouvoir, on trouve une convergence de partis que l’auteur rassemble sous l’étiquette d’ « extrême centre », unis dans le rejet des extrêmes populistes, mais qui ont « en commun un imaginaire avec la gauche radicale » (p.133), par exemple l’appétence pour l’immigration massive 6, le philo-wokisme, l’aspiration à dépasser le cadre rance et dépassé de la nation, le penchant pour l’ingénierie sociale, etc. Le macronisme en France est l’expression chimiquement pure d’un parti d’extrême centre.

« Il y a un moment libertarien en Occident » (p.173)

Dans sa généalogie du trumpisme, l’auteur consacre un chapitre très intéressant au regain récent du libertarianisme, notamment dans la tendance Rothbard 7, plus populiste, dont l’incarnation la plus pétulante aujourd’hui est Javier Milei, président de l’Argentine depuis 2023. La cause principale de cette poussée, l’auteur la trouve dans une « crise du consentement à l’impôt » (p.176). Crise due avant tout à la progression inexorable de la dépense publique, et notamment en France, qui en a le record mondial en pourcentage du PIB : « les sociétés occidentales ont intégré dans leur fonctionnement la logique socialiste avec l’Etat-providence » (p.176). Tout est, en effet, prétexte pour l’Etat à étendre son rôle, rééduquer et reconstruire la population « dans une entreprise d’ingénierie sociale permanente » (p.177). En France, la gauche – ce qui est dans l’ordre des choses -, mais aussi la droite – ce qui l’est beaucoup moins – ont été actrices ou complices de cette croissance continue de l’Etat, et les brefs épisodes de rémission libérale (par exemple 1986-88) n’ont eu guère plus d’effet que des coups de canif. En France, une idéologie s’est diffusée – le « socialisme mental » – selon laquelle l’entreprise est exploitation, la réussite suspecte, la richesse et la propriété le fruit d’un vol, et une ressource toujours mobilisable lorsque les caisses publiques sont vides. Le concours Lépine fiscal auquel se sont livrés les députés de l’extrême centre, de la gauche et du RN au cours du mois de novembre 2025 à l’Assemblée nationale fut édifiant à cet égard. Comme l’écrit Bock-Côté, « on les a convaincus (les Français) qu’ils avaient un droit de l’homme aux bien d’autrui » (p.181). C’est qu’en effet, « le socialisme pousse à l’envie en lisant croire à chacun que le bien de son voisin devrait être le sien » (p.185) et que « l’Etat devenu fou considère que l’argent que vous gagnez ne vous appartient pas » (p.190). C’est la révolte contre ce braquage fiscal, mais au delà contre la prétention de « l’Etat total » à fabriquer un homme nouveau, à contrôler toujours plus 8, qu’exprime le libertarianisme.

Immigration massive et « contre-colonisation »

Selon Bock-Côté, le terme d’immigration massive ne suffit plus pour désigner le phénomène migratoire contemporain. Voulue par l’extrême centre et la gauche radicale (cf. supra), elle débouche aujourd’hui sur ce qu’il appelle une « contre-colonisation » : cela commence par la communautarisation lorsque (comme c’est le cas) les cultures sont contrastées ou historiquement opposées, le racisme anti-blanc, le remplacement du « peuple historique » pouvant même aboutir à un changement de civilisation au bout de quelques générations. Les islamistes et décolonialistes ne s’en cachent même pas, tandis que les islamo-gauchistes de LFI 9 se font les idiots utiles de ce dessein, en vantant les bienfaits de la « créolisation » 10. Entreprise que favorisent plus ou moins consciemment les Etats occidentaux en diabolisant les discours identitaires – l’identité historique de nos peuples -, réprimant ceux qui les portent, et en minimisant ou occultant les attaques de plus en plus explicites portées contre eux 11.

Epilogue

Au fond, la thèse principale du livre est celle-ci. Au delà du fossé qui se creuse entre Amérique et Europe, l’Occident est le théâtre d’une « guerre civile idéologique » qui traverse chaque pays de part et d’autre de l’Atlantique : « Les forces qui s’opposent sont celles de l’enracinement et des libertés et celles de la désincarnation et de l’égalitarisme technocratique » (p.279).

L’Occident recule économiquement alors que le coeur du monde migre vers l’Orient ; il implose démographiquement ; il s’est noyé spirituellement (au moins l’Europe, largement déchristianisée) dans un « grand vide métaphysique » ; et il est menacé même de cette « contre-colonisation » déjà évoquée, qui le sape de l’intérieur 12.

La page ouverte en 1492 avec les découvertes colombiennes – celle de l’ascension, puis de l’hégémonie de l’Occident sur le reste du monde – est-elle en passe d’être tournée ?

Son agonie pourra durer encore un peu, mais sur cet Occident il semble bien que le soleil de l’histoire soit en train de darder ses ultimes rayons. Pays du couchant. Mais peut-être du sommeil terminal, celui correspondant à l’extinction d’une civilisation 13. Paul Valéry l’avait annoncée dans cette sentence célèbre : « nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » 14. L’histoire est implacable.

Notes :

  1. Make America Great Again. ↩︎
  2. Pour faire court, c’est à partir des années que sous l’égide de Patrick Buchanan (né en 1938) commence « une révolte au sein du conservatisme américain » : néo-isolationnisme (contre l’universalisme messianique et l’interventionnisme en politique étrangère, en opposition notamment aux néo-conservateurs (neo-cons), issus à l’origine du parti démocrate et qui connurent leur heure de gloire ou d’infamie sous la présidence de George W. Bush) ; dénonciation de la décadence de l’Occident ; critique de l’immigration massive, du libre-échange, de la mondialisation ; etc. tous thèmes qui annoncent Trump, mais auxquels Trump ne se réduit pas. Trump y ajoute une couche libertarienne (survivra t-elle à la brouille avec Elon Musk ?). « Mais c’est vraiment en réaction au wokisme que le trumpisme, de 2020 à 2024, a connu sa mue contre-révolutionnaire » (p.220). Au delà de Trump, selon Bock-Côté, « une droite post-libérale prend forme » (p.222). Mais il y a aussi un courant « néoréac » incarné par Curtis Yarvin, inégalitariste et antidémocratique, « excroissance intellectualisante » du trumpisme. On voit donc que derrière le trumpisme se cache une coalition hétéroclite. ↩︎
  3. Les références sont aux pages de l’édition parue en 2025 aux Presses de la Cité. ↩︎
  4. Décision du 6 juillet 2018. Analyse. ↩︎
  5. Thierry Breton, ancien ministre français et commissaire européen, a déclaré le 9 janvier 2025 sur RMC à propos du parti allemand AfD : « On l’a fait en Roumanie ; il faudra évidemment le faire, si c’est nécessaire, en Allemagne ». ↩︎
  6. Elle est subie par le peuple, mais voulue par ce pouvoir technocratique aux commandes en Europe. Pour Bock-Côté, l’immigration « représente le principal clivage au sein des sociétés occidentales » (p.234). ↩︎
  7. Murray Rothbard (1926-1995). ↩︎
  8. Un exemple dont on parle beaucoup en cette fin d’année 2025 : le projet de règlement européen ChatControl (ou CSAR), qui suscite débats et inquiétudes. Présenté comme une réponse à la lutte contre la pédocriminalité en ligne, il vise à imposer aux plateformes de messagerie et de collaboration des mécanismes de surveillance automatique des communications privées. Le texte officiel a supprimé l’obligation explicite de scanner les communications. Mais un nouvel article – l’article 4 – introduit une notion d’ « atténuation des risques ». Cet article obligerait les fournisseurs de services comme WhatsApp, ou Signal, à prendre « toutes les mesures appropriées » pour réduire les risques sur leurs plateformes.  La nouvelle mouture ouvrirait la voie au scan automatisé des textes et des métadonnées des conversations. Des algorithmes et une intelligence artificielle pourraient ainsi traquer des mots-clés jugés suspects. Aujourd’hui la lutte anti-pédophilie ; demain la lutte contre la déviance politique ? A suivre avec vigilance. ↩︎
  9. Bock-Côté cite un propos saisissant de la militante décolonialiste Houria Bouteldja se félicitant en 2021 d’avoir fait de Jean-Luc Mélenchon son « butin de guerre ». ↩︎
  10. Thème cher à Mélenchon. ↩︎
  11. Bock-Côté parle de « délinquance conquérante » (p. 259) pour en marquer le caractère politique (cf. les émeutes de 2023 et l’affaire de Crépol à l’automne de 2023), terme qu’il préfère à celui d’ensauvagement, très utilisé par certains politiques. ↩︎
  12. « L’Europe reconduite chez elle, n’est même plus chez elle. » (p.286) ↩︎
  13. Qui continue à se survivre sous d’autres formes, témoin la redécouverte de l’Antiquité gréco-romaine par les érudits européens sous la Renaissance. ↩︎
  14. Regards sur le monde actuel. 1931. ↩︎

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