
15 janvier 2026
Il y a quelques années, l’essayiste britannique Douglas Murray publiait un livre au titre choc, qui a défrayé la chronique : L’étrange suicide de l’Europe (2018). Il faisait référence à la vague d’immigration massive de provenance non-européenne qui s’est abattue sur l’Europe depuis deux ou trois décennies, et qui est en train de bouleverser en profondeur l’anthropologie de nos sociétés, comme en attestent la montée du communautarisme, l’essor de l’islamisme, et la contestation qu’elle porte des valeurs occidentales, et d’autre symptômes comme la baisse du niveau éducatif, la hausse de l’insécurité et des troubles civils, l’apparition ou le regain de pathologies qu’on croyait éradiquées dans nos contrées (VIH, hépatites B et C, tuberculose, etc.) 1, la lèpre du narcotrafic, et la poussée des partis d’ultra droite, qui se sont emparés de cette thématique.
Mais c’est à une forme beaucoup plus littérale de suicide de l’Europe que nous assistons avec l’implosion démographique, c’est à dire non plus seulement le vieillissement, et le non-renouvellement à terme des générations, mais la décroissance absolue de nos populations.
Depuis les années 70, la fécondité s’est effondrée dans la quasi-totalité des pays occidentaux, et surtout en Europe. Partout sauf en Israël, le taux de fécondité y est passé sous le seuil de remplacement (2,1 enfants par femme d’âge fécond). En France, ce taux, qui n’a cessé de baisser depuis 60 ans (2,91 en 1964, au pic du baby boom), a atteint 1,56 en 2025 ! Dans une majorité de pays, le nombre de décès dépasse celui des naissances. La France a rejoint cette cohorte en 2025, pour la première fois de son histoire récente (hors guerres mondiales), avec 651 000 décès contre 645 000 naissances (l’écart passe de 6 000 à 24 000 si l’on ne considère que la métropole). Dès lors, seule l’immigration permet à un pays de continuer à voir augmenter sa population, et la forte hausse de celle-là trouve ici un facteur d’explication.
Le résultat de l’implosion démographique, c’est que nos pays font face à ce que deux auteurs britanniques ont appelé le « trilemme démographique » 2.
Leur argument central est que les pays à faible taux de fécondité ont trois options : se résigner à la stagnation économique (et ses implications sur le financement de la protection sociale, notamment des régimes de retraite par répartition), accueillir une immigration massive ou avoir plus d’enfants.
« Pourquoi la baisse des taux de fécondité est-elle importante ? La réponse réside dans le trilemme : nous ne pouvons pas maintenir à la fois la croissance économique, la cohésion sociale et des taux de fécondité bas. Il faut sacrifier l’un des trois éléments ».
Pour ces auteurs, le meilleur choix collectif serait un rebond démographique (donc une fécondité plus élevée), qui permettrait de conserver croissance économique et cohésion sociale : « Si nous voulons créer une société dans laquelle nos communautés peuvent facilement s’intégrer les unes aux autres, nous ne pouvons pas continuer indéfiniment à augmenter l’immigration à des niveaux sans précédent. De même, choisir de laisser l’économie stagner alors que le taux de fécondité chute pourrait conduire à une catastrophe économique, notamment pour les personnes âgées qui ont besoin d’aide sociale. En revanche, avoir plus d’enfants est synonyme de renaissance potentielle et offre une opportunité pour que l’Occident connaisse à nouveau une période de prospérité humaine. Sur le plan social et économique, c’est de loin le scénario le plus avantageux pour l’avenir de notre société ».
Le Japon et Israël illustrent des choix opposés. L’archipel nippon a choisi de limiter drastiquement l’immigration avec un taux de fécondité très bas (1,38 en 2025 !). Résultat, il est en train de devenir un « hospice national », qui préserve l’intégrité ethnique et culturelle du pays, mais au prix d’une économie atone, une dette publique qui s’alourdit, etc. Israël, en revanche, a le taux de fécondité le plus élevé de tous les pays occidentaux, à 2,89 en 2025. Cela lui permet de maintenir croissance élevée et cohésion sociale, sans dépendre des flux migratoires (davantage tributaires de raisons politiques).
La France semble avoir fait le choix de l’immigration massive pour s’extirper du trilemme. En réalité, seule l’immigration de travail paraît résulter d’un choix explicite de nos gouvernants ou de nos dirigeants économiques pour apporter une solution à un problème issu du déclin démographique de notre pays : la pénurie de main-d’oeuvre. Les employeurs, incapables de trouver dans leur pays d’origine la main d’oeuvre dont ils ont besoin pour des tâches et dans des secteurs qui rebutent aux populations autochtones (de mieux en mieux formées) ont recours aux travailleurs extérieurs, venus principalement d’Europe de l’est, ou d’Afrique du Nord ou sub-saharienne. Quelque 51 200 titres de séjour ont été délivrés à ce titre en 2025 (sur un total de 384 000 premiers titres de séjour), soit un quasi doublement par rapport à 2020 3.
Mais en France, le déclin démographique – moins aigu qu’ailleurs en Europe – n’explique pas tout. Notre taux d’emploi 4 est inférieur à la moyenne européenne (68,8% en 2024 contre 70,8 en moyenne UE et 77, en Allemagne 5). En particulier, le taux d’emploi des seniors (55-64 ans) est inférieur de 5 points à la moyenne UE (60,3% contre 65,2% en 2024). Il y a donc bien encore suffisamment de travailleurs potentiels en France ; si l’immigration de travail est si élevée, c’est à d’autres facteurs qu’il faut l’attribuer. Non seulement l’immigration économique ne représente que 13% des flux entrants (et je ne parle même pas des demandeurs d’asile qui, officiellement, ne viennent pas pour des raisons économiques), mais il est connu que les populations immigrées sont moins intégrées au marché du travail que les Français de souche : selon l’INSEE, leurs taux d’inactivité, d’emploi et de chômage sont (en 2024) de 28,7%, 63,1% et 11,4%, respectivement, contre 23,6%, 71,5% et 6,4% aux personnes sans ascendance migratoire 6. Ce résultat serait paradoxal si l’on considérait que l’immigration est censée résoudre notre problème de pénurie de main d’oeuvre, mais s’explique par le fait – comme on l’a vu – qu’une minorité seulement de l’immigration est une immigration de travail, une immigration choisie.
La conclusion est claire pour la France et l’Europe : sans redressement significatif et durable de la fécondité, nous devrons arbitrer entre entre submersion migratoire et déclin économique.
Cela implique une politique nataliste volontariste, sur la base du postulat que le désir d’enfant est toujours présent 7, mais contrarié par une série d’obstacles, tels que le rabotage de la politique familiale sous le quinquennat de François Hollande 8, et l’inadéquation croissante entre demande et offre de logements. Selon un rapport récent, l’inaccessibilité des logements de taille suffisante (achat et location) pour les jeunes couples constitue une barrière forte à la procréation : « Le renoncement à la pierre précède et cause le renoncement au berceau » 9.
Cela n’en rendra que plus nécessaire la réforme de l’Etat et des finances publiques, si l’on veut allouer les moyens nécessaires à ce qui apparaît comme une priorité proprement vitale pour notre pays, que l’implosion démographique menace d’effacement.
Sur le même sujet, cf. mon article https://jligot.fr/2024/01/20/faut-il-et-peut-on-arreter-la-chute-de-la-natalite/ sur ce blog.
Notes :
- Sources : https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=ad761619.pdf et https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04991717v1/document. ↩︎
- Migration, Stagnation, or Procreation: Quantifying the Demographic Trilemma. Paul Morand et Philip Pilkington. Lien. ↩︎
- Source : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Les-chiffres-de-l-immigration-en-France/Les-titres-de-sejour. ↩︎
- Rapport du nombre de personnes en emploi à la population totale. ↩︎
- Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8376888?sommaire=8376908. ↩︎
- Source : INSEE. ↩︎
- Les groupes Horizons et Indépendants ont lancé le 24 juin 2024 une mission parlementaire d’information sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France, présidée par la députée Constance de Pélichy. La mission a auditionné des experts, associations et élus pour identifier les causes, évaluer les conséquences et formuler des propositions. « La question est de savoir pourquoi le désir d’enfant reste à 2,2 enfants par femme alors que l’indice réel est de 1,6. Il y a aujourd’hui un décalage entre le désir d’enfants et la réalité, c’est ce décalage qu’il faut comprendre », explique Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur de cette mission parlementaire. Le 23 octobre 2025, la mission a lancé une grande consultation citoyenne, pour recueillir les témoignages, attentes et propositions des Français. On attend ses conclusions. ↩︎
- « En 1948, 50 % des prestations sociales étaient liées à la famille alors qu’aujourd’hui leur part est de 7 à 8 %, contre 80 % consacrées aux plus de 60 ans ». Sénateur Stéphane Ravier. Source. ↩︎
- Bertrand Moine. 2025. Lien. Selon cet auteur : « La contrainte de logement des jeunes couples n’est pas un sujet de confort, mais bien un facteur structurel expliquant jusqu’à 51% du déclin de la fécondité ». Selon le blog Les Electrons libres : « ce chiffre met en lumière un gouffre terrible entre les aspirations des citoyens et leur réalité quotidienne : alors que les Français souhaitent avoir 2,3 enfants en moyenne (source : étude INED 2024), ils se heurtent à un plafond de verre matériel qui fait s’effondrer la natalité réelle à seulement 1,56 enfant par femme en 2025. Ce fossé béant démontre que l’hiver démographique n’est pas le fruit d’un choix culturel ou d’un désintérêt pour la famille, mais bien la conséquence directe d’une asphyxie matérielle organisée ». L’éditorialiste des Echos, Jean-Marc Vittori, l’a exprimé de façon lapidaire dans cet article : « Pas de logements, pas de bébés ! ».
A lire aussi , ce livre au titre éloquent : Les balançoires vides, de Maxime Sbaihi (2025).
Point important, le problème n’est pas nécessairement le manque de logements, mais la sous-occupation de nombre d’entre eux, notamment par les seniors, que la fiscalité dissuade de migrer vers des logements plus petits, plus adaptés à leurs besoins. En même temps, la surface moyenne par habitant n’a cessé d’augmenter, passant de 31 m2 en 1984 à 40 m2 en 2013 (et 51,2 m2 en 2020 selon l’enquête logement de 2020) et la taille moyenne des logements selon l’enquête logement de 2020 a augmenté : en 2020, la surface habitable des résidences principales de France métropolitaine est de 92,2 m2 en moyenne, contre 90,9 m2 en 2013. Cette progression concerne aussi bien les maisons individuelles, dont la superficie moyenne passe de 112,2 m2 à 114,0 m2, que les appartements (de 63,0 m2 à 63,9 m2). Mais 55,3 % des ménages dont la personne de référence a entre 30 et 39 ans et locataires d’un logement collectif désirent changer de logement (même source). J’y reviendrai. ↩︎
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