« Fractures françaises » : baromètre de l’opinion publique

1er février 2026

« Fractures françaises » est le nom d’un vaste sondage 1 réalisé chaque année par IPSOS 2. Il est globalement impartial dans sa conception 3, et permet de prendre le pouls des Français sur six grands thèmes :

1. La perception par les Français de la situation du pays et de leur propre situation

90% des sondés estiment que la France est en déclin (contre 69% en juin 2017), mais pour 58% d’entre eux ce déclin n’est pas irréversible.

96% des sondés sont mécontents (53%) ou en colère et très contestataires (43%). C’est surtout la proportion des gens en colère et très contestataires qui augmente dans la période récente (+12 points depuis 2021). 50% des moins de 35 ans se rangent dans cette catégorie, mais la progression de cette dernière est plus forte chez les catégories plus âgées, comme si le mécontentement s’homogénéisait en s’élargissant.

En bémol (essentiel) à ce qui précède, 11% seulement des sondés s’estiment insatisfaits de la vie qu’ils mènent, et 49% d’entre eux se déclarent satisfaits. Sans surprise, les catégories se déclarant les plus insatisfaites sont les ouvriers (16%) et les foyers aux revenus les plus modestes (21% pour ceux gagnant moins de 1 250 € par mois).

Les difficultés en termes de pouvoir d’achat restent de loin la première préoccupation des sondés (36%), suivie au coude à coude par l’immigration et l’insécurité (22%). C’est à travers ce prisme que s’expriment le plus les différences entre sensibilités politiques, les écologistes mettant en premier la protection de l’environnement (66%), les sympathisants du RN l’immigration (48%), et ceux de LFI le pouvoir d’achat (38%).

Les sympathisants LFI/PCF (29%) et surtout RN (30%) sont les plus nombreux à se situer en bas de l’échelle sociale (la moyenne est de 24%).

Plus d’un tiers (36%) des Français se montrent pessimistes sur leur avenir au sein de la société française, estimant que leur position sociale va se dégrader à l’avenir. Ce pourcentage est le plus haut (52%) chez le sympathisants RN ; à l’opposé, il n’est que de 10% chez les proches de Renaissance. RN, parti des pessimistes ; Renaissance, parti des optimistes ?

71% des sondés (mais 84% des sympathisants RN) estiment qu’ils ont des conditions de vie de moins en moins bonnes.

57% des sondés éprouvent des difficultés à « joindre les deux bouts » (à noter que ce jugement est partagé par 40% des cadres et 37% des foyers gagnant plus de 3 000 € par mois, ce qui interroge quelque peu).

Le sentiment de défiance vis-à-vis d’autrui reste fort, 79% des sondés estimant qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres.

La confiance dans les députés (20%) et les partis politiques (10%) continue de s’éroder, tandis que celle dans les maires reste à un niveau élevé (68%). Cette question me paraît trop générale pour apprécier le degré de pertinence des réponses. A travers ce prisme, se manifestent également et fortement les différences entre sensibilités politiques, l’armée et la police s’attirant le score de confiance le plus bas des sympathisants LFI et communistes, et le plus élevé, en sens contraire, des sympathisants LR (qui font aussi le plus confiance à l’industrie nucléaire).

Réconfortante est la proportion élevée des sondés faisant confiance aux PME (82%), devant les scientifiques, l’armée, la police, et l’école (respectivement 81%, 79%, 74% et 70%).

En revanche, seule une minorité (44%) des sondés (surreprésentés parmi les sympathisants de droite et droite ultra) fait confiance dans la justice ; les syndicats (36%) ; les médias (34%) et les réseaux sociaux (17%). Sidérants résultats.

89% des sondés estiment que la violence au sein de la société augmente et 67% estiment qu’elle augmente beaucoup. Polarisation ici aussi entre sympathisants LFI et PCF (39%) et RN (88%). Plus surprenant est que cette perception est très homogène entre habitants des communes rurales (68%) et des grandes communes (64%). Cela signifie que la violence jusque-là confinée surtout dans les zones urbaines se diffuse progressivement dans la ruralité (à noter que la « violence » n’est pas définie, ce qui peut parasiter les perceptions).

2. Les valeurs des Français

75% des sondés estiment que « c’était mieux avant », contre 64% en juin 2017. Ce sont surtout les sympathisants RN qui tirent la moyenne vers le haut, 92% d’entre eux étant d’accord avec cette affirmation. Curieusement, 68% des moins de 35 ans la partagent ; on se demande pourtant ce que peut être et quand était cet « avant », et en quoi il était mieux que leur présent. De façon cohérente, seuls 22% des sympathisants RN pensent que l’avenir est « plein d’opportunité set de nouvelles possibilités » (la moyenne est à 36%).

85% et 84% des sondés, respectivement, estiment qu’il faut à la France « un vrai chef pour remettre de l’ordre » (mais la proportion est stable depuis 12 ans) ; et que « l’autorité est une valeur qui est trop souvent critiquée aujourd’hui » (idem).  Cela signifie t-il univoquement que les Français réclament davantage d’autorité et, le cas échéant, dans quelle sphère de la vie sociale (sécurité, école, etc. ?) et qu’entendent-ils par « vrai chef » ? On touche ici aux limites des sondages. Mais il faut entendre le sentiment qui s’exprime, à défaut d’en pouvoir déduire des réformes concrètes. Nulle surprise que les sympathisants RN soutiennent à l’unanimité (99% ! et 92% des ouvriers) la première affirmation. Nulle surprise également que le plus faible taux de soutien à la seconde soit le fait des sympathisants LFI/PCF et écologistes (58-59% quand même ; on est loin de 1968 !).

52% des sondés (et 80% des sympathisants RN) souhaitent le rétablissement de la peine de mort abolie en 1981 (à juste titre, à mon sens).

Le sentiment que l’on « ne se sent plus chez soi comme avant » demeure stable, à un haut niveau (63%). Les sympathisants RN, sans surprise, soutiennent cette affirmation à hauteur de 94% (LR : 85%). C’est la stabilité de ce taux qui étonne, au regard de la hausse de l’immigration, de la poussée islamiste, et de la montée de l’insécurité 4.

65% des sondés (95% des sympathisants RN et 86% des LR) estiment qu’« il y a trop d’étrangers en France », mais cette proportion est stable depuis 12 ans, ce qui doit étonner aussi pour la même raison qu’évoquée ci-dessous, à moins que la doxa pro-immigration ait joué un rôle efficace de contre-feu.

Un clivage gauche-droite important existe en revanche sur la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la société, auquel se superpose un clivage générationnel. Alors que 42% des sondés estiment que l’Islam est « compatible » avec lesdites valeurs, cette proportion tombe à 18% chez les sympathisants RN, mais monte à 73% chez LFI-PCF. Nul étonnement que Mélenchon ait récemment légitimé le concept, et appelé de ses voeux, le « grand remplacement » 5.

Près d’un Français sur deux (48%) a le sentiment que l’égalité homme-femme est au bon niveau, mais un peu plus d’un sur six (17%) estime qu’on est allé trop loin dans ce domaine.

Les Français demeurent partagés sur la priorité entre interventionnisme (49%) et laissez-faire en matière économique (51%). Je ne ferais pas trop de cas de ces réponses, car les questions sont trop vagues, escamotent les nuances nécessaires, et l’éducation économique et financière des Français est, disons, ce qu’elle est…

La méfiance envers la mondialisation est forte (60% des sondés estiment qu’elle représente une « menace ») mais stable. J’interprète : le Français consommateur l’aime, car elle signifie des prix plus doux ; mais le Français producteur (souvent la même personne) en souffre et la redoute, car elle lamine ses emplois. Ici encore, ce sont surtout les sympathisant RN (83%) qui la perçoivent comme menace. Paradoxalement, les sympathisants LFI/PCF – anticapitalistes par définition – l’accueillent à peine moins favorablement que les sympathisants Renaissance (44% contre 38%). Ce sentiment est aussi partagé par 66% des ouvriers (les plus menacés par les importations et délocalisations) et 67% des retraités (ce qui est moins compréhensible).

Le rejet de « l’assistanat » est largement majoritaire au centre et à droite (LR : 88% ; Renaissance : 73%), alors que les sympathisants de gauche sont peu sensibles à cet argument.

Les Français sont partagés sur la capacité de l’école à donner les mêmes chances à tous (53% d’accord), mais contrairement au commentaire qu’en donnent les auteurs du sondage, les différences ne sont pas si marquées entre sensibilités politiques. Encore une fois, la question est trop générale pour qu’on sorte très renseignés de cette réponse.

60% des sondés seulement estiment que le changement climatique est « principalement dû à l’activité humaine » (89% pour les sympathisants écologistes, 52% pour ceux du RN), mais 74% des sondés se disent « préoccupés » par cette évolution.

Près d’un Français sur deux (48%) déclare que les nouvelles normes environnementales ont pu les placer dans une position financière difficile.

3. Le rapport des Français à la politique et aux institutions

Pas très rassurant que seulement les deux tiers des sondés (proportion stable depuis 2014) estiment que « la démocratie est irremplaçable et le meilleur système possible ». Les sympathisants RN se démarquent en souscrivant à 52% (et 42% des moins de 35 ans) à l’affirmation contraire que « d’autres systèmes de gouvernement peuvent être aussi bons que la démocratie ».

Le sondage fournit aussi des indications accablantes sur la perception du personnel politique. Les deux tiers des sondés (mais RN et LFI/PCF autour de 77-80%), et près de 90% (RN : 93%), respectivement, estiment que les hommes et femmes politiques sont corrompus et n’agissent que pour leurs intérêts personnels !

Je laisse les réponses aux questions de politique politicienne et conjoncturelle, que je trouve moins pertinentes.

4. Les fractures sociales et territoriales 

Les réponses des sondés montrent que les habitants des zones rurales rencontrent de réelles et croissantes difficultés en termes d’accès aux service publics, de transport, et d’accès aux services de santé.

5. Les fractures numériques

Les sondés ont le sentiment que le développement de l’intelligence artificielle représente un risque pour la vie privée (68%), mais ils sont plus partagés sur les autres risques potentiels.

6. Les fractures générationnelles

Les sondés se montrent très partagés sur la comparaison entre leur propre situation actuelle et celle de leurs parents au même âge – plus d’un quart (28%) perçoit un déclassement, près d’un tiers (32%) une ascension sociale. C’est ce gros quart qui est très inquiétant. C’est un sentiment surtout partagé par le sympathisants RN (36% contre 12% aux LR, la proportion la plus basse), les ouvriers (37%) et les 35-39 ans (34%). Dans le même sens, mais de façon un peu différente, près de quatre Français (38%, mais 51% des sympathisants LFI/PCF, et 49% des moins de 35 ans) sur dix estiment que « les générations précédentes ont bénéficié de meilleures conditions d’existence que les jeunes actuels et qu’elles doivent donc contribuer davantage à la solidarité envers les jeunes ». 

Cette esquisse de divorce générationnel représente une bombe politique potentielle. On entend de plus en plus de commentateurs critiquer les « boomers » et le niveau de leurs pensions de retraite 6, alors qu’il est évident que nos régimes de répartition, plombés par la détérioration du ratio actifs / inactifs, s’acheminent vers des déficits croissants (sans action forcément impopulaire sur durée et taux de cotisation) sans réforme radicale.

  1. Le rapport complet – dont cet article constitue un résumé – est disponible ici. ↩︎
  2. Sondage réalisé entre le 1er et le 9 octobre 2025, sur un échantillon national de 3 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, interrogé par internet via l’Access Panel Online d’Ipsos.  ↩︎
  3. J’écris « globalement », car le RN fait l’objet de quelques questions ciblées qui ne laissent pas de doute sur les préférences des concepteurs du sondage. Parmi les commanditaires de ce dernier, on notera Le Monde, Sciences-Po, et la Fondation Jean-Jaurès, etc. – toutes institutions dont l’orientation politique est si marquée qu’on ne peut croire qu’elles n’aient pas eu la tentation d’influencer la focale et les questions du sondeur d’une manière plutôt que d’une autre. Ainsi p. 123, les sondés se voient demander s’ils jugent le RN « un parti d’extrême droite » et p. 124 « xénophobe ». A noter que la proportion de réponses positives à ces dernières questions décline, indice d’un gain en respectabilité du RN. ↩︎
  4. Insécurité, qui, curieusement, ne donne pas lieu en tant que telle à questions de la part des sondeurs. Seule la violence est mentionnée. ↩︎
  5. Discours de Toulouse, 22 janvier 2026. ↩︎
  6. Maxime Sbaihi et Gaspard Koenig, par exemple, gens fort censés par ailleurs. ↩︎

Laisser un commentaire