
15 février 2026
Résumé
La compatibilité entre croissance économique continue du produit intérieur brut (PIB) et respect des limites planétaires constitue l’un des débats centraux de l’économie écologique contemporaine.
La croissance historique du PIB est structurellement corrélée à l’augmentation des flux matériels et énergétiques. Les projections tendancielles indiquent qu’en l’absence de transformation structurelle profonde, plusieurs limites planétaires continueront d’être dépassées au cours des prochaines décennies, avec des risques systémiques croissants.
La promesse d’une croissance économique durablement compatible avec les limites planétaires repose sur l’hypothèse d’un découplage entre production et usage des ressources. Cet article soutient que la question centrale n’est pas seulement empirique — le découplage est-il observé ? — mais logique : est-il structurellement nécessaire ?
Une part importante de la littérature récente défend l’hypothèse selon laquelle les gains d’efficacité, l’innovation technologique et la transition énergétique permettraient de découpler la croissance économique de l’usage des ressources et des impacts environnementaux. Toutefois, les preuves empiriques de ce découplage, en particulier à l’échelle mondiale et en valeur absolue, demeurent limitées et controversées.
En mobilisant un cadre biophysique simple (formalisé en annexes A et B), nous montrons que toute trajectoire de croissance exponentielle associée à un usage matériel strictement positif conduit, à horizon fini, à la violation d’au moins une contrainte biophysique – qu’il s’agisse de stocks finis ou de seuils environnementaux cumulatifs (les limites planétaires 1). Le découplage absolu asymptotique apparaît dès lors comme une condition nécessaire de compatibilité, et non comme une simple option politique.
L’argument prolonge la tradition thermodynamique de l’économie écologique, notamment les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen 2, et invite à repenser le statut même de la croissance dans un monde fini.
1. Introduction
L’ADN de notre système économique 3 est l’expansion continue (la croissance) de la production de biens et de services, mesurée par le PIB. Ce processus, lorsqu’il se maintient de manière prolongée, conduit à une augmentation exponentielle de la richesse, interrompue seulement par des crises économiques, guerres, pandémies ou autres facteurs.
Or, cette croissance, relativement récente à l’échelle du temps long de l’histoire économique (voir figure 1) n’est pas neutre vis-à-vis de l’environnement.

D’une part, la production nécessite des matières premières et des sources d’énergie, majoritairement fossiles, et ces ressources sont en grande partie non renouvelables (combustibles fossiles, métaux, etc.). D’autre part, la production et la consommation génèrent des excrétions, c’est à dire des déchets et des rejets, sources de pollution et de dégradation écologique, dont les exemples les plus médiatisés sont les émissions de gaz à effet de serre, principalement issues de la combustions des énergies fossiles, et génératrices de dérèglements climatiques, et la perte de biodiversité. Le modèle des « limites planétaires » (Rockström et al., 2009) capture ces vulnérabilités majeures de notre planète.
Cet article examine la compatibilité entre croissance économique continue et ces limites planétaires.
2. Une promesse moderne
La croissance économique est devenue l’horizon implicite des sociétés industrielles. Elle structure les politiques publiques, stabilise les systèmes financiers, fonde les anticipations collectives. Croître n’est plus seulement un objectif : c’est une condition de normalité.
Cette centralité est récente à l’échelle historique. Elle s’est consolidée au XXᵉ siècle, lorsque la comptabilité nationale a transformé l’expansion de la production en indicateur synthétique – fût-il tronqué, sinon trompeur – de réussite collective (Ayres & Warr, 2009) 5.
Mais cette architecture repose sur une hypothèse rarement interrogée : la possibilité d’une expansion indéfinie.
Or l’économie n’est pas un système abstrait ; elle est enchâssée dans un monde matériel, régi par des lois physiques, énergétiques et écologiques. La question est donc structurelle : un processus exponentiel peut-il se déployer durablement dans un système fini ?
3. L’économie comme processus matériel
Même dans ses formes les plus immatérielles, l’activité économique mobilise matière et énergie. Les infrastructures numériques reposent sur des métaux rares ; les services s’appuient sur des bâtiments, des réseaux, des flux énergétiques. L’économie transforme des ressources naturelles en biens, en services, et déchets.
Nicholas Georgescu-Roegen (1971) a montré que ce processus est irréversiblement entropique : il convertit des ressources de basse entropie en déchets de haute entropie. La croissance n’est pas une simple augmentation monétaire ; elle correspond à une intensification du flux de transformation matérielle. La production monétaire peut sembler abstraite. La production physique ne l’est pas.
L’économie industrielle moderne repose sur une mobilisation massive de flux énergétiques et matériels (voir figure 2). Les travaux en économie biophysique (Ayres & Warr, 2009) ont montré que la croissance économique depuis la révolution industrielle est indissociable de l’accès à des sources d’énergie à fort rendement énergétique, principalement les combustibles fossiles.

Les données du International Resource Panel indiquent que l’extraction mondiale de matières est passée d’environ 30 gigatonnes par an en 1970 à plus de 100 gigatonnes aujourd’hui ! Cette croissance est fortement corrélée à celle du PIB mondial.
Même dans les économies avancées caractérisées par une tertiarisation apparente, la consommation matérielle totale (en empreinte matière) demeure élevée lorsque l’on tient compte des chaînes de valeur mondialisées. La délocalisation des pressions extractives ne constitue pas un découplage physique global.
3.1 Ressources non renouvelables
A/ Énergies fossiles et contrainte climatique
Les combustibles fossiles représentent encore environ 80 % de l’énergie primaire mondiale. Leur combustion est la principale source d’émissions anthropiques de CO₂.
Les budgets carbone compatibles avec un réchauffement limité à 1,5–2°C impliquent de laisser inexploitées une part substantielle des réserves fossiles connues. Or, dans un scénario tendanciel où la demande énergétique croît au rythme historique (environ 2 % par an), les émissions cumulées dépasseraient largement les budgets carbone disponibles avant le milieu du siècle 6.
Les scénarios “business-as-usual” du GIEC 7 suggèrent qu’en l’absence de politiques climatiques drastiques, le réchauffement pourrait dépasser 2,5 à 3°C d’ici 2100, entraînant des risques systémiques majeurs.
B/ Minerais et métaux
La transition énergétique bas carbone implique une intensification minérale importante. Les technologies renouvelables et les infrastructures électriques requièrent d’importantes quantités de cuivre, lithium, cobalt, nickel et terres rares.
Les projections de l’AIE (Agence internationale de l’énergie) indiquent que la demande en certains minerais critiques pourrait être multipliée par 4 à 6 d’ici 2040 dans des scénarios de neutralité carbone.
Même avec des taux de recyclage élevés, plusieurs contraintes subsistent :
- la dissipation matérielle rend le recyclage intégral impossible ;
- les teneurs moyennes des minerais diminuent, augmentant l’intensité énergétique de l’extraction ;
- l’expansion rapide des volumes rend le recyclage insuffisant pour couvrir la demande croissante.
Dans un scénario de croissance continue du PIB mondial à 2–3 % par an, la demande matérielle totale pourrait atteindre 160 à 180 gigatonnes annuelles d’ici 2050, accentuant les pressions sur les écosystèmes et les systèmes hydriques 8.
3.2 Ressources renouvelables et limites écologiques
A/ Biomasse et usage des terres
La biomasse constitue une ressource renouvelable, mais sa régénération est limitée par les cycles biologiques. L’appropriation humaine de la production primaire nette (HANPP) est estimée à environ 25–30 % de la production terrestre.
Dans un scénario de croissance démographique et économique combinée, la demande alimentaire, énergétique (bioénergies) et matérielle accroîtrait encore cette pression. Les projections tendancielles suggèrent une extension continue des terres agricoles ou une intensification accrue, toutes deux associées à une érosion de la biodiversité.
La limite planétaire relative à l’intégrité biosphérique est déjà considérée comme transgressée. À tendances constantes, le taux d’extinction pourrait continuer d’augmenter au cours des prochaines décennies.
B/ Eau douce
La demande mondiale en eau croît d’environ 1 % par an. Plusieurs bassins majeurs (Indus, Colorado, Nil) sont en situation de stress hydrique chronique.
À croissance constante du PIB, l’industrialisation et l’intensification agricole amplifieraient les tensions hydriques, augmentant les risques géopolitiques et les déstabilisations régionales.
C/ Cycles biogéochimiques
Les flux d’azote et de phosphore liés à l’agriculture industrielle dépassent largement les seuils estimés sûrs. Les scénarios tendanciels indiquent que sans transformation radicale des systèmes alimentaires, ces flux continueront de croître jusqu’au milieu du siècle.
4. Le pari du découplage
Face à la montée des pressions environnementales, la réponse dominante repose sur l’idée de découplage. En langage courant, les progrès technologiques permettraient de produire davantage en utilisant moins de ressources par unité de richesse.
Deux formes sont distinguées :
- Le découplage relatif, où l’intensité matérielle diminue mais les flux totaux continuent d’augmenter mais à un rythme moindre.
- Le découplage absolu, où les flux diminuent malgré la croissance du PIB.
Le débat contemporain se concentre souvent sur la vitesse et l’ampleur de ces améliorations. Pourtant, une question plus fondamentale demeure : Si la croissance suit une trajectoire exponentielle, quel niveau de découplage est requis pour rester compatible avec des contraintes finies ?
5. Exponentielle et finitude : une tension logique
La propriété d’une dynamique exponentielle est simple : elle croît sans borne. Même une progression annuelle modérée finit par produire, à long terme, des ordres de grandeur gigantesques.
Si l’usage de matière reste positivement corrélé à l’activité économique — même faiblement — alors il suit lui aussi une dynamique croissante. Or le monde physique impose trois types de limites : des stocks finis (section 5.1), des seuils biophysiques (section 5.2) dont le franchissement est susceptible d’altérer de manière irréversible la stabilité du système Terre (les limites planétaires) ; et un taux de régénération fini pour les ressources renouvelables (section 5.3).
Ces trois dimensions correspondent à des contraintes de nature différente (voir figure 3).

Dans cette analyse, la matière désigne les flux physiques extraits annuellement de la biosphère et de la lithosphère pour alimenter la production économique : biomasse, combustibles fossiles, minerais métalliques et minéraux non métalliques.
Il ne s’agit pas d’une métaphore, mais d’un ancrage biophysique. Toute activité économique mobilise, transforme et dissipe de la matière et de l’énergie. Même les secteurs dits « immatériels » reposent sur des infrastructures matérielles.
La question n’est donc pas de savoir si l’économie utilise de la matière, mais comment cette utilisation évolue relativement à la production.
5.1 Les stocks finis
Les ressources non renouvelables existent en quantité limitée. Toute extraction cumulative ne peut excéder un stock donné. Or une croissance soutenue des flux conduit mécaniquement à un dépassement à horizon fini.
La démonstration formelle de cette propriété est présentée en Annexe A. Elle repose sur un résultat élémentaire : l’intégrale d’une fonction exponentielle croissante diverge.
5.2 Les seuils cumulatifs (les limites planétaires)
D’autres limites ne tiennent pas à la rareté des ressources mais à l’accumulation d’impacts : concentration atmosphérique de CO₂, perte d’intégrité des écosystèmes, perturbation des cycles biogéochimiques.
Dans ces cas, ce n’est pas le flux instantané qui importe mais son accumulation dans le temps. Une croissance prolongée des flux entraîne nécessairement le franchissement d’un seuil critique.
La démonstration correspondante figure en Annexe B.
5.3 Le cas des renouvelables
Même les ressources renouvelables possèdent un taux de régénération fini – qu’on songe aux ressources halieutiques ou à une forêt. Une demande exponentielle dépasse nécessairement toute capacité constante de renouvellement.
Ainsi, la distinction entre ressources renouvelables et non renouvelables ne dissout pas la contrainte logique.
6. Une conclusion structurelle
L’argument mathématique présenté en Annexes A et B conduit à une conclusion simple :
Tant que la croissance économique demeure exponentielle et que l’économie mobilise des flux matériels qui ne tendent pas vers zéro, au moins une contrainte biophysique sera violée à horizon fini.
La question devient alors celle des trajectoires de flux compatibles avec ces contraintes.
Toutes les dynamiques de découplage ne sont pas équivalentes du point de vue biophysique. L’absence de découplage conduit à une augmentation parallèle du PIB et des flux matériels. Le découplage relatif correspond à une croissance des flux plus lente que celle du PIB, mais reste incompatible avec des contraintes environnementales strictes si la croissance se prolonge. Le découplage absolu implique une stabilisation puis une diminution des flux en valeur absolue. Le découplage absolu asymptotique décrit une trajectoire dans laquelle les flux décroissent et convergent vers un niveau compatible avec les contraintes biophysiques sans le dépasser.
Seule cette dernière trajectoire garantit l’absence de franchissement durable des limites.
La figure 4 représente ces différentes dynamiques et montre que toutes les formes de découplage ne se valent pas : seule une convergence vers un niveau soutenable permet de stabiliser la pression exercée sur la biosphère.

Seule une trajectoire de découplage absolu asymptotique, convergeant vers un niveau compatible avec les contraintes biophysiques, permet de stabiliser durablement la pression exercée sur la biosphère.
On objecte parfois que le flux solaire reçu par la Terre est, en théorie, largement suffisant pour couvrir les besoins énergétiques de l’humanité. Cette remarque est physiquement exacte mais elle ne lève pas la contrainte biophysique. Un système énergétique fondé sur des flux renouvelables suppose en effet des infrastructures plus matérielles que le système fossile : capteurs, réseaux, dispositifs de stockage et procédés de conversion. Leur déploiement et leur renouvellement mobilisent des quantités importantes de métaux, d’énergie et de surfaces. La limite ne disparaît donc pas : elle se déplace vers l’intensité des flux matériels nécessaires au fonctionnement du système énergétique lui-même. Autrement dit, même dans une économie entièrement électrifiée et alimentée par des sources renouvelables, une croissance indéfinie des flux physiques resterait incompatible avec le caractère fini de la biosphère.
7. Croissance infinie dans un monde fini : une question philosophique
Cette tension renvoie à une question plus profonde : que signifie croître dans un monde fini ?
La tradition néoclassique 9 a souvent supposé une substituabilité élevée entre capital naturel et capital produit. Dans cette perspective, la rareté matérielle peut être compensée par l’innovation.
Mais cette vision repose sur une abstraction : elle traite la nature comme un facteur parmi d’autres, et non comme la condition de possibilité du système.
Les travaux de Herman Daly 10 ont insisté sur la distinction entre croissance (augmentation du flux matériel) et développement (amélioration qualitative). De même, l’intuition d’Ivan Illich invitait à distinguer expansion quantitative et enrichissement humain 11.
L’idée de croissance infinie repose ainsi sur une tension conceptuelle : la valeur monétaire peut croître indéfiniment dans l’abstraction comptable, mais la transformation matérielle qui la soutient reste contrainte.
La question n’est pas seulement économique. Elle est ontologique.
8. Implications pour le débat contemporain
Le débat sur la “green growth” se focalise souvent sur la faisabilité empirique du découplage.
L’argument présenté ici déplace la discussion : Si la croissance exponentielle est maintenue, et si l’usage matériel reste positivement corrélé, alors le découplage absolu n’est pas optionnel.
La charge de la preuve s’inverse : il ne s’agit plus de démontrer que le découplage est souhaitable, mais qu’il est structurellement possible à l’échelle globale et sur longue période.
A cet égard, un article récent de Philippe Aghion 12 et al. propose un cadre où le découplage absolu devient envisageable, non par magie technologique, mais par une réorientation endogène de l’économie vers des activités moins matérielles. Cela enrichit le débat en montrant que la décroissance matérielle n’est pas nécessairement synonyme de déclin économique, mais peut être le résultat d’une dynamique de croissance qualitative. Le PIB réel peut continuer à croître, mais cette croissance est principalement portée par l’innovation qualitative (amélioration des services, des produits de luxe, des technologies) et non par l’augmentation de la production matérielle. Résultat : l’utilisation des ressources (matières premières, énergie) se stabilise ou diminue en valeur absolue, ce qui correspond bien à un découplage absolu.
Le modèle suggère que cette transition vers une économie « immatérielle » permet de réduire l’intensité environnementale (émissions, prélèvements) au point de respecter les contraintes biophysiques, y compris le budget carbone. Cependant, cela dépend de deux conditions :
- La substitution effective des activités matérielles (fortes émissions) par des activités immatérielles (faibles émissions).
- L’absence de « rebond » (effet Jevons) qui annulerait les gains d’efficacité par une surconsommation ailleurs.
Le scénario décrit permet, en théorie, de rester dans les limites planétaires, car la décroissance matérielle est compensée par une croissance qualitative. Mais les auteurs soulignent que cette transition est lente, inégale, et dépendante de politiques publiques adaptées (innovation dirigée, fiscalité environnementale, etc.). Le modèle ne garantit pas automatiquement le respect du budget carbone, mais montre qu’il est possible sous certaines conditions.
Une faiblesse de ce modèle est que la décroissance matérielle, même compensée par des gains qualitatifs, peut être perçue comme une régression par une partie de la population, surtout si elle s’accompagne de stagnation ou de baisse du pouvoir d’achat pour les plus modestes.
9. Conclusion
L’économie moderne poursuit un projet d’expansion continue dans un monde matériellement fini. Cette tension n’est pas seulement empirique : elle est logique.
Dans un monde fini, l’enjeu n’est pas la possibilité abstraite de la croissance, mais la trajectoire matérielle compatible avec la reproduction des conditions biophysiques de l’activité humaine.
Le maintien d’une croissance exponentielle n’est compatible avec ces contraintes qu’au prix d’un découplage absolu asymptotique.
Un tel découplage suppose une transformation structurelle de l’économie : déplacement de la valeur ajoutée vers des activités peu matérielles, allongement de la durée de vie des biens, économie circulaire effective, limitation des effets rebond et évolution des indicateurs de performance. Il ne s’agit pas d’un simple progrès d’efficacité, mais d’un changement de régime de croissance (voir Annexe C).
La question devient alors institutionnelle et politique : un système fondé sur l’expansion permanente peut-il intégrer la finitude, ou faut-il redéfinir la place même de la croissance dans nos sociétés ?
ANNEXE A — Condition de compatibilité entre croissance du PIB et stabilisation de la pression matérielle
Cette annexe formalise pourquoi tout flux matériel croissant conduit à franchir un seuil critique, qu’il s’agisse de stock fini, taux de régénération ou capacité d’absorption des écosystèmes.
Résumé des résultats :
- M(t) = I(t) × Y(t)
- Stabilisation du flux : g_M = 0 → g_I = − g_Y
- Découplage relatif : g_I < 0 mais g_M > 0
- Découplage absolu : g_M < 0
- Découplage absolu asymptotique : M(t) → M*, compatible avec contraintes biophysiques.
Ordres de grandeur : croissance PIB 2 %/an → intensité matérielle doit baisser de 2 %/an ; empirique : −1 à −1,5 %/an.
A.1 Identité comptable
On note :
Y(t) : produit intérieur brut réel
M(t) : flux matériel (ou énergétique) total
I(t) : intensité matérielle du PIB
Par définition :
M(t) = I(t) × Y(t)
avec :
I(t) = M(t) / Y(t)
A.2 Taux de croissance
On définit les taux de croissance instantanés :
g_Y = (dY/dt) / Y
g_M = (dM/dt) / M
g_I = (dI/dt) / I
En dérivant l’identité précédente, on obtient :
g_M = g_I + g_Y
Cette relation est purement comptable.
A.3 Condition de stabilisation de la pression matérielle
Stabiliser le flux matériel signifie :
g_M = 0
Donc :
g_I = − g_Y
Autrement dit, l’intensité matérielle doit diminuer exactement au même rythme que la croissance du PIB.
A.4 Découplage relatif et découplage absolu
Découplage relatif :
g_I < 0
mais
g_M > 0
L’intensité diminue, mais le flux total continue d’augmenter.
Découplage absolu :
g_M < 0
ce qui implique :
g_I < − g_Y
A.5 Découplage absolu asymptotique
On parle de découplage absolu asymptotique lorsque :
M(t) → M*
où M* est un niveau compatible avec les contraintes biophysiques.
Si la croissance du PIB reste positive, cela exige une baisse permanente de l’intensité matérielle à un rythme au moins égal à celui de la croissance.
A.6 Ordres de grandeur empiriques
Si le PIB croît de 2 % par an, stabiliser les flux matériels exige une baisse de l’intensité matérielle de 2 % par an.
Or les observations empiriques donnent plutôt : −1 % à −1,5 % par an au niveau mondial, ce qui correspond à un découplage relatif mais non absolu.
ANNEXE B — Croissance économique et contrainte environnementale
Cette annexe formalise l’argument présenté en section 5.2 : dans un système soumis à des contraintes biophysiques finies, une croissance durable des flux matériels ou énergétiques implique nécessairement, à horizon fini, le franchissement d’un seuil critique, qu’il s’agisse d’un stock épuisable, d’un taux de régénération ou d’une capacité d’absorption des écosystèmes.
Résumé :
- Fonction de production : Y = A K^α L^(1−α)
- Capital : dK/dt = sY − δK − Φ(M), avec Φ′(M) > 0
- Pression matérielle : M = IY, dI/dt = −θI
- Croissance positive : s(Y/K) > δ + Φ(IY)/K
- Deux régimes :
- Découplage absolu → croissance possible
- Flux croissant → dommages environnementaux annulent croissance → décroissance endogène
B.1 Fonction de production
On suppose une fonction de production agrégée :
Y = A K^α L^(1 − α)
où :
A est le niveau technologique
K le capital
L le travail
B.2 Accumulation du capital
La dynamique du capital est :
dK/dt = sY − δK − Φ(M)
où :
s est le taux d’épargne
δ le taux de dépréciation
Φ(M) le coût croissant des dommages environnementaux
avec :
Φ′(M) > 0
B.3 Lien entre production et pression matérielle
On pose :
M = IY
et l’intensité matérielle évolue selon :
dI/dt = − θI
où θ mesure le progrès d’efficacité.
B.4 Condition de croissance positive
Le taux de croissance du capital est positif si :
s(Y/K) > δ + Φ(IY)/K
Lorsque la production et les flux matériels augmentent, le terme de dommage Φ(IY) croît et réduit la croissance.
B.5 Deux régimes de long terme
Si la pression matérielle est stabilisée grâce au découplage absolu : la croissance peut se maintenir.
Si elle continue d’augmenter : les dommages environnementaux finissent par annuler la croissance, ce qui correspond à une trajectoire de décroissance endogène.
ANNEXE C: Conditions de possibilité d’un découplage absolu asymptotique
Le maintien d’une croissance du PIB compatible avec des contraintes biophysiques finies suppose une diminution durable des flux matériels en valeur absolue. Une telle trajectoire ne peut résulter de la seule efficacité technologique ; elle implique une transformation structurelle de l’économie. Plusieurs conditions doivent être réunies.
1. Une transformation de la structure productive
La création de valeur doit se déplacer vers des activités faiblement matérielles : services relationnels (santé, éducation, culture), économie de la fonctionnalité (usage plutôt que propriété), réparation, maintenance, rénovation, production de connaissances. La croissance repose alors davantage sur la qualité et l’innovation que sur l’augmentation des volumes physiques.
2. L’allongement de la durée de vie des biens
La stabilisation ou la réduction des flux de matière exige un ralentissement du renouvellement des stocks matériels. Cela suppose des biens conçus pour être durables, réparables, modulaires et recyclables, ainsi que des modèles économiques fondés sur leur maintenance plutôt que sur leur remplacement.
3. Une économie circulaire effective
Le recyclage ne suffit pas à lui seul. La réduction de l’extraction de ressources vierges implique la fermeture des boucles matérielles, la réutilisation des composants, la symbiose industrielle et une conception des produits orientée vers la circularité. L’enjeu principal est la baisse du débit global de matière.
4. La maîtrise des effets rebond
Les gains d’efficacité réduisent les coûts et tendent, en l’absence de régulation, à accroître les volumes consommés. Un découplage absolu suppose donc des mécanismes qui empêchent ces effets rebond : tarification des ressources, normes d’usage, plafonds d’émission ou d’extraction.
5. Un système énergétique à faible intensité matérielle et des usages sobres
Une transition vers des sources renouvelables est nécessaire mais non suffisante. Elle doit s’accompagner d’une réduction de la demande énergétique et d’une utilisation plus efficace des infrastructures, faute de quoi la contrainte se déplace vers les besoins en matériaux.
6. Une évolution des indicateurs de performance économique
Le PIB mesure des flux de production sans tenir compte de la durabilité des stocks, de la qualité des biens ou de la dégradation du capital naturel. Une économie fondée sur la maintenance, la durabilité et les services peut créer du bien-être sans augmenter proportionnellement les flux matériels. Des indicateurs complémentaires sont nécessaires pour rendre visible cette transformation.
7. Des institutions compatibles avec une économie de flux stabilisés
Le système financier, la fiscalité et la gouvernance des entreprises sont aujourd’hui largement structurés par la croissance des volumes. Le financement de la maintenance, la taxation des prélèvements de ressources et la valorisation des revenus stables sont des conditions pour qu’une économie moins matérielle reste socialement et macroéconomiquement viable.
Enjeu central
Le découplage absolu asymptotique ne correspond pas à une simple amélioration de l’efficacité environnementale. Il implique le passage d’un régime de croissance fondé sur l’expansion des flux matériels à un régime fondé sur la qualité, la durabilité et la connaissance.
[A suivre…]
Notes :
- Le cadre des limites planétaires, introduit par Rockström et al. (2009) puis actualisé par Steffen et al. (2015) et Richardson et al. (2023), identifie neuf processus biophysiques critiques conditionnant la stabilité du système Terre. Plusieurs de ces limites — notamment le climat, l’intégrité biosphérique et les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore — sont aujourd’hui dépassées. Cf. mon article sur le sujet sur ce blog. ↩︎
- Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) était un économiste et mathématicien roumain, connu notamment pour son ouvrage The Entropy Law and the Economic Process (1971), où il a souligné l’irréversible dégradation des ressources naturelles dans les activités économiques. ↩︎
- C’est à dire, en clair, le capitalisme. ↩︎
- Source : https://ourworldindata.org/grapher/global-gdp-over-the-long-run. ↩︎
- Cf. les recommandations du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009. Synthèse ici. ↩︎
- Le montant absolu d’émissions de gaz à effet serre compatible avec le respect d’un objectif de réchauffement (environ 500 gigatonnes de GES pour 1,5° C). ↩︎
- Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. ↩︎
- Les projections évoquées dans la note reposent sur des extrapolations simples issues de rapports internationaux (GIEC, IRP, AIE) et sur des hypothèses standards de croissance mondiale (2–3 %/an). Elles correspondent à des trajectoires “business-as-usual” sous amélioration modérée d’efficacité. ↩︎
- Ecole qui émerge vers 1870 autour de Léon Walras, William Stanley Jevons, Carl Menger. ↩︎
- Comme l’a souligné Herman Daly, économiste américain (1938-2022) et ancien élève de Georgescu-Roegen, dans Steady-State Economics (1977), la croissance doit être distinguée du développement : la première désigne une augmentation quantitative du throughput matériel, tandis que le second renvoie à une amélioration qualitative. Or c’est précisément cette expansion quantitative continue que les contraintes biophysiques rendent problématique. ↩︎
- Ivan Illich, prêtre et philosophe autrichien (1926-2002), a montré dans Énergie et équité (1975) que l’augmentation indéfinie de la puissance énergétique conduit à des effets contre-productifs au-delà d’un certain seuil. L’expansion ne produit pas nécessairement plus de bien-être ; elle peut engendrer des déséquilibres structurels. ↩︎
- Attributaire en 2025 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, communément appelé prix Nobel d’économie. ↩︎
Bibliographie
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Parrique, T., Barth, J., Briens, F., Kerschner, C., Kraus-Polk, A., Kuokkanen, A., & Spangenberg, J. (2019). Decoupling debunked. European Environmental Bureau. [cf. ma recension du livre plus récent de Timothée Parrique sur ce blog]
Raworth, K. (2017). Doughnut economics: Seven ways to think like a 21st-century economist. Chelsea Green. [cf. ma recension de ce livre de Kate Raworth sur ce blog]
Rockström, J., et al. (2009). A safe operating space for humanity. Nature, 461, 472–475.
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