Changement climatique et croissance économique

J’entreprends ici une réflexion sur les implications possibles de la lutte contre le réchauffement climatique sur la croissance économique, notre niveau de vie, et notre organisation économique et sociale. Je n’ai pas toutes les idées claires, en particulier sur la nécessité d’une décroissance, que certains auteurs tiennent pour le sine qua non de la survie de l’humanité. Je serai donc amené à amender ou compléter cette réflexion, à mesure que mon information s’enrichit et s’affine sur le sujet.

La croissance économique (celle du produit intérieur brut, PIB) a été le moteur de l’élévation du niveau de vie par habitant en France depuis au moins 70 ans, et cela en dépit d’une forte poussée démographique qui se tasse aujourd’hui1.  Une telle croissance —qui atteint les 4-5%% en moyenne durant les « 30 glorieuses” (1945-1975)— est un événement unique dans l’histoire de notre pays et de l’Occident en général, et nous avons tendance à l’oublier. A tel point qu’il nous semble vivre dans un état chronique de “crise” depuis les chocs pétroliers de 1973 et 1979.

Les guerres comme celle en Ukraine, les pandémies comme celle de la Covid, les crises financières systémiques comme celle des subprimes en 2007-2009 ont occasionnellement déraillé le train de la croissance. Le rythme de celle-ci baisse alors, et parfois la croissance est négative (récessions), comme en 1975, 1993, 2009 et 2020 (cette dernière la plus sévère depuis 70 ans au moins). Nous nous sommes habitués en Occident à ce que la croissance ne fléchisse jamais au dessous de 1-2% par an en volume (corrigée de l’inflation). En supposant un accroissement de la population de moins de 1%, cela permettait encore une amélioration du niveau de vie par habitant.

La crise climatique représente une autre menace —structurelle celle-là — pour la croissance. La croissance a été historiquement alimentée par la consommation de plus en plus forte d’énergie, et principalement fossile (charbon, pétrole, gaz naturel). La consommation d’énergie primaire a ainsi été multipliée par un facteur de 3,8 entre 1965 et 2021. Les énergies fossiles représentent toujours une part prépondérante du total (82% en 2021), alors même qu’on tire la sonnette d’alarme du climat depuis au moins 30 ans (Conférence de Rio en 1992). La consommation (combustion) croissante d’énergies fossiles est la première source d’émissions de gaz à effet de serre (GES, environ 64%).  L’objectif de la communauté internationale (Accord de Paris de 2015) de stopper les émissions nettes de GES d’ici 2050 impliquera une décarbonation drastique de nos économies, et le sevrage des énergies fossiles.

Il n’est pas impossible technologiquement que notre civilisation puisse réussir ce sevrage et se convertir à des énergies totalement décarbonées, renouvelables ou nucléaire.  Cela prendra des années, supposera des percées technologiques majeures (comment faire voler les avions, se passer du plastique, de la pétrochimie, etc. ?), et d’autres adaptations significatives en termes d’infrastructures (nouveaux réseaux permettant le transport de l’hydrogène vert ou la charge des véhicules électriques, etc.) requérant des investissements considérables.

Mais cela permettra t-il de sauvegarder la croissance telle que nous l’avons connue ?

Les tenants de la « croissance verte” y croient dur comme fer, pointant notamment le découplage tendanciel entre croissance économique et croissance de la consommation d’énergie primaire et celle des émissions de gaz à effet de serre. En d’autres termes, l’intensité énergétique décroît, tout comme l’intensité carbone2 : la croissance est de moins en moins gourmande en énergie et polluante (émissive). L’exemple de la Suède entre 1990 et 2013 (figure 1) illustre ce découplage.

Figure 1 : Exemple de découplage entre croissance économique et croissance des émissions de GES

Les détracteurs de la croissance verte critiquent au contraire « l’hypothèse erronée selon laquelle un découplage suffisant peut être obtenu par une efficacité accrue sans limiter la production et la consommation économiques34.

Par exemple, on sait que les véhicules électriques nécessitent des batteries dont la technologie repose principalement sur un métal rare : le lithium, dont l’extraction est lente, énergivore et requiert de très grandes quantités d’eau et de produits chimiques. Autre exemple : La numérisation (les technologies de l’information et de la communication, TIC) croissante de l’économie nécessite la transmission et le traitement d’un volume de plus en plus élevé de données dont l’empreinte environnementale, pour être masquée, est considérable.  Selon une étude allemande : « les émissions de GES dues à la fabrication, au fonctionnement et à l’élimination des terminaux et infrastructures numériques représentent aujourd’hui entre 1,8 et 3,2 % des émissions mondiales de GES”. La dématérialisation n’est pas une garantie de développement plus durable5.  

La méthode de « l’empreinte écologique6 abonde dans le même sens, en comparant notre consommation de ressources naturelles (la demande) avec la capacité de la nature à se renouveler et à absorber nos déchets (l’offre). Si notre empreinte écologique est supérieure à notre « biocapacité », nous sur-consommons des ressources naturelles. C’est le cas des Français dont le solde (mesuré en hectares) en 2018 est déficitaire de – 2,1ha (- 4,7 ha pour un Américain, -2,9 ha pour un Chinois). A cette aune, la plupart des pays aujourd’hui, et le monde dans son ensemble, connaissent des déficits écologiques. Plus de 85 % de la population mondiale vit dans des pays présentant un déficit écologique.

Pour les avocats de la décroissance : « les décideurs politiques doivent reconnaître que la résolution des crises du climat et de la biodiversité (qui ne sont que deux des nombreuses crises environnementales) peut nécessiter une réduction directe de la production et de la consommation économiques dans les pays les plus riches ». Ils préconisent « un changement de priorités, de l’efficacité à la suffisance, la seconde devant passer avant la première« 7.

Si l’arrêt de la croissance, voire la décroissance, est une nécessité pour sauver la planète, que signifierait-elle concrètement ? En particulier, serait-elle  synonyme d’appauvrissement inévitable ?

Les Occidentaux se sont habitués à ce que leur pouvoir d’achat augmente toujours, c’est à dire ce que leurs revenus corrigés de l’inflation leur permettent d’acheter. On parle donc de biens marchands, acquis ou loués aux prix du marché.  L’arrêt de la croissance signifierait que ce pouvoir d’achat cesserait de croître. 

Sans doute pas la fin du monde pour un monde (occidental) dont les besoins primaires sont satisfaits depuis la sortie de l’économie malthusienne il y a environ deux siècles. Reconnaissons que l’augmentation continue du pouvoir d’achat alimentait une fuite éperdue dans la consommation, et la quête de superflu, souvent non réparable et non recyclable, tout cela aboutissant à des montagnes de déchets. Les avancées en matière d’économie circulaire sont positives, mais le moteur est toujours à l’oeuvre. Le capitalisme —que j’admire comme mécanisme incomparable d’efficience économique— est mû par un ressort que Marx avait bien aperçu : l’accumulation, dont l’autre face est la consommation sur des marchés. Peut-on arrêter la croissance sans casser le capitalisme, et son complice et vecteur —les marchés—, et sans restreindre les libertés qui lui sont associées ? Le capitalisme est-il capable d’opérer la mue nécessaire ? Et sinon, par quoi remplacer le capitalisme ? Questions vertigineuses, auxquelles je n’ai pas trouvé à ce jour de réponse qui me satisfasse pleinement.

Si la satisfaction des besoins primaires n’est pas menacée, la fin de l’augmentation (durable) du pouvoir d’achat risque de se traduire néanmoins par un sentiment psychologique de manque, le manque de … ce superflu dont on se sait désormais privé. Il nous faudra l’équivalent d’une désintoxication, culturelle celle-là.

L’arrêt de la croissance risque aussi d’aviver les tensions sociales, en figeant davantage une hiérarchie sociale et des inégalités que la hausse du pouvoir d’achat permettait de supporter : « je suis plus riche à défaut de te rattraper”. L’ascension sociale sera toujours possible mais elle devra se matérialiser par d’autres attributs que la seule augmentation du revenu.

L’arrêt de la croissance risque enfin de mettre en cause la pérennité de nos systèmes de protection sociale : il signifierait la probable fin de notre système de retraite par répartition, déjà asphyxié par la baisse de la fécondité et le vieillissement (1,7 cotisants pour un retraité aujourd’hui contre 4 à la fin des années 50 !), et l’alourdissement du coût relatif de la santé en raison du vieillissement de la population.

Plus que les pays développés, ce sont les pays les plus pauvres qui risquent de payer le prix fort. Les pays en développement, qui continuent de connaître un fort accroissement démographie du fait de leur fécondité encore élevée (Afrique sub-saharienne en particulier), ne pourront accepter un arrêt, ou même un simple ralentissement de la croissance du PIB, qui signerait pour eux la renonciation à l’espoir d’un rattrapage économique et d’une sortie de la pauvreté. De nouvelles vagues de migration vers le Nord pourraient en résulter.

Une conclusion ressort à peu près clairement : le “découplage” ne suffira pas pour nous mener vers l’objectif de zéro emissions nettes en 2050, condition sine qua non pour préserver la planète des conséquences les plus dramatiques du réchauffement climatique.  Je prévois (et redoute) un rôle encore plus grand de l’Etat pour planifier et organiser la transition écologique nécessaire et corriger ce qui dans le capitalisme le projette vers toujours plus de production et de consommation (non durable) des ressources naturelles. Et je vois donc mal se poursuivre la croissance telle que nous l’avons connue —et dont le rapport de la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, en 20098, avait au demeurant souligné les limites9. Les effets possibles suggérés plus haut ne sont à ce stade que des spéculations, mais je serais étonné que le tableau général soit très différent de ce que je décris ici. 

Mais ne sous-estimons jamais la capacité de l’homme à rebondir, et à se frayer des voies de salut là où tout paraît bouché.  

Notes :

  1. Le revenu disponible brut par tête a augmenté de 3.2, le RDB par UC de 2,8 et le RDB par ménage de 2,2. Source: INSEE↩︎
  2. L’intensité énergétique est la consommation d’énergie primaire (en MJ) par unité de PIB ; l’intensité carbone est le montant d’émissions de GES (en tonnes de CO2 équivalents) par unité de PIB. ↩︎
  3. Parrique T., Barth J., Briens F., C. Kerschner, Kraus-Polk A., Kuokkanen A., Spangenberg J.H., 2019. Decoupling debunked: Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability. eeb.org/decoupling-debunked. ↩︎
  4. L’analyse du découplage devrait inclure toutes les pressions environnementales, qu’elles soient liées à l’utilisation des ressources (matériaux, eau, énergie et sols) ou à leurs conséquences (outre le dérèglement climatique, perte de biodiversité, pollutions de toute nature, etc.). ↩︎
  5. Sujet du dernier livre de Guillaume Pitron : L’enfer numérique. LLL, 2021. ↩︎
  6. L’empreinte écologique par personne est l’empreinte écologique totale d’une nation divisée par la population totale de la nation. Pour vivre dans les limites des ressources de notre planète, l’empreinte écologique mondiale devrait être égale à la biocapacité disponible par personne sur notre planète, qui est actuellement de 1,6 hectare. Ainsi, si l’empreinte écologique d’une nation par personne est de 6,4 hectares, ses citoyens exigent quatre fois plus de ressources et de déchets que ce que notre planète peut régénérer et absorber dans l’atmosphère. ↩︎
  7. Parrique, ibid. ↩︎
  8. Rapport ici. Analyse par l’INSEE de ses préconisations, ici. ↩︎
  9. Pour une critique radicale, voir aussi le livre de Timothée Parrique, Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance (Le Seuil, 2022), dont je fais la recension sur ce blog. ↩︎

Une réponse à « Changement climatique et croissance économique »

  1. […] découplage (entre croissance et empreinte environnementale —cf. mon article précédent sur ce blog), tant vanté par les partisans de la « croissance verte”, a pu […]

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