
Comme tant d’amateurs de littĂ©rature, je dois dire mon Ă©motion et ma tristesse Ă l’annonce de la mort de Milan Kundera, le 12 juillet 2023.
Kundera Ă©tait nĂ© tchĂšque (Ă Brno, en Moravie, en 1929), mais son rejet du systĂšme totalitaire communiste en TchĂ©coslovaquie l’avait poussĂ© en 1975 Ă l’exil. Il avait choisi la France, aussi par amour pour la langue française, dans laquelle il Ă©tait devenu orfĂšvre et Ă©crivit tous ses livres Ă partir des annĂ©es 90 (le premier fut La lenteur). Comme EugĂšne Ionesco, Samuel Beckett, Emil Cioran, Hector Biancotti, Julien Green, autres Ă©trangers devenus de grands Ă©crivains français.
Je le dĂ©couvris, jeune Ă©tudiant, Ă travers la lecture de La Plaisanterie – son premier chef-d’oeuvre – (1967) dans les annĂ©es 80.
Je devais avoir choisi ce roman parce quâen 1985 nous avions dĂ©cidé avec mon frĂšre cadet et des amis de nous rendre Ă Â Prague en voiture. Long voyage en Peugeot 504 Ă Â travers la France, puis lâAllemagne du sud.Â
Je me souviens du franchissement de la frontiĂšre : lâentrĂ©e dans un pays silencieux et obscur – littĂ©ralement. Une Prague sans magasins, restaurants ou bars, ou presque, grise quand elle nâĂ©tait pas noire du lignite utilisĂ© pour le chauffage, lugubre et triste. Un policier qui essaie de nous gruger en allĂ©guant une infraction automobile imaginaire au ChĂąteau de Prague (je ne me laissai pas faire ; peut-ĂȘtre quâun policier est-allemand flanquĂ© dâun grand chien vocifĂ©rant mâaurait davantage intimidĂ©, comme lorsque j’avais franchi la frontiĂšre germano-polonaise Ă Francfort-sur-lâOder deux ans auparavant). Le cimetiĂšre juif dans le quartier de Josefov (cf. photo), avec ses tombes en forme de dents mal plantĂ©es, mais d’une beautĂ© et d’une sĂ©rĂ©nitĂ© sublimes, comme un pied de nez au destin tragique des Juifs en Europe centrale. Des verres colorĂ©s en cristal de BohĂšme achetĂ©s pour faire un cadeau Ă mon pĂšre (il n’y avait pas grand-chose Ă acheter Ă cette Ă©poque).

Epoque aussi de la guerre froide Ă son acmĂ© : nous sortions Ă peine de la crise des euro-missiles 1, l’OTAN ayant dĂ©cidĂ© de dĂ©ployer en Europe (de l’Ouest) des missiles de moyenne portĂ©e (Pershing et Tomahawks) en rĂ©ponse aux SS-20 soviĂ©tiques dĂ©jĂ pointĂ©s vers l’Europe (de l’Ouest). Nous Ă©prouvĂąmes de façon palpable cette tension lors de ce bref voyage au delĂ du rideau de fer. Moins de cinq ans plus tard, de rideau il n’y aurait plus, aprĂšs la chute du mur de Berlin.
Retour Ă Kundera. La plaisanterie du roman Ă©ponyme, c’est celle de Ludvik Jahn, Ă©tudiant et militant communiste, exclu du Parti, renvoyĂ© de l’universitĂ© et enrĂŽlĂ© de force dans l’armĂ©e avec les « noirs » (dĂ©viants politiques et ennemis de classe du rĂ©gime) pour avoir Ă©crit, dans une carte postale destinĂ©e Ă une jeune Ă©tudiante qu’il courtisait, une phrase au second degrĂ© : « L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! ». Le totalitarisme communiste ne comprenait pas le second degrĂ© et ne goĂ»tait pas la plaisanterie.
A mon grand regret, cependant, Kundera n’obtint jamais le Prix Nobel, souvent dĂ©cernĂ© ces temps derniers Ă des Ă©crivains-vaines plus « tendance » (lire : progressiste), comme Annie Ernaux, pour ne pas en nommer (je suis âje le confesseâ d’assez mauvaise foi, n’ayant lu d’elle que Les annĂ©es).
Rien, et sĂ»rement pas la couleur de la peau ou de prĂ©fĂ©rer telle religion, n’interdit d’ĂȘtre français. Mais il faut le vouloir, et s’en montrer digne. Ce fut bien le cas de Milan Kundera que ses services Ă©mĂ©rites au service de la langue française hissent au plus haut rang parmi nos compatriotes.
PS : lorsque j’aurai le loisir de relire Kundera, j’essaierai de parler davantage de son oeuvreâen quoi elle nous touche de maniĂšre unique, la marque de la grande littĂ©rature, et qui la rend universelle.
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