
« Capitalisme est un mot de combat » (François Perroux) 1
Le capitalisme est le système économique et social dominant dans lequel vit aujourd’hui l’immense majorité de la planète, si l’on excepte quelques tribus primitives, qui connaissent un état qui peut évoquer le communisme, ou de rares pays comme la Corée du Nord qui appliquent un marxisme pur et dur, ou encore Cuba où il ne subsiste plus qu’à l’état de zombie délabré.
On pourrait croire même qu’il a triomphé depuis l’adoption par la Chine en 1978 d’une sorte de capitalisme d’Etat sous contrôle du parti unique 2 et la chute de l’Union soviétique en 1991 3.
Mais le capitalisme reste régulièrement critiqué, vilipendé, diabolisé même. Même s’il n’a pas inventé le terme, le philosophe et économiste allemand Karl Marx en a fait à partir de 1867 une critique magistrale, tant il est difficile d’échapper à la séduction intellectuelle de son argumentation et de nier le souffle qui l’habite (notamment le tome 1, dont Marx, francophone émérite, avait revu lui-même la traduction).
Dans cet article, j’essaie de définir ce qu’est le capitalisme, et d’analyser les critiques auxquelles il a donné lieu. Dans un autre article, j’examine des pistes possibles pour dépasser le capitalisme, ou au moins en corriger les aspects les plus négatifs.
1) Qu’est-ce que le capitalisme ?
Comme l’a écrit avec d’autres l’économiste Bernard Maris : « Il n’est pas facile de définir quelque chose d’aussi évident que le capitalisme » 4.
Le mot même de capitalisme est assez récent. Pour l’historien français Fernand Braudel, c’est la parution en 1902 du livre de l’économiste allemand Werner Sombart, Der Moderne Kapitalismus (Le capitalisme moderne), qui en marque « le lancement véritable » 5.
Comme souvent, la chose a précédé le mot.
Le capitalisme, qui s’impose en Occident et dans les pays européens à partir de la fin du XVIIIe siècle avant de se diffuser dans le reste du monde, est d’abord une modalité technologico-juridico-sociale d’organisation de la production et des rapports sociaux qui en découlent, que Marx désignera sous le terme de « mode de production » 6.
J’ai écrit « s’impose » car, comme l’a noté le sociologue allemand Max Weber avant Braudel : « Le capitalisme se rencontre sous diverses formes dans toutes les périodes de l’histoire » 7.
L’essor du capitalisme à l’époque récente est facilité, accéléré, par l’avénement ou l’expansion d’autres phénomènes sociaux, dont il faut cependant bien le distinguer.
La capitalisme repose en son essence sur une combinaison d’éléments qui ensemble forment système :
a) La propriété privée des moyens de production. Cela n’est pas une caractéristique qu’il possède en propre, car l’artisan possède aussi son outil de production. On pourrait fort bien imaginer un système économique et social où chacun possèderait son outil de production, et traiterait avec ses pairs artisans d’égal à égal pour se fournir les matières premières et pièces dont il a besoin. A l’époque pré-industrielle, le travail à façon est une relation de travail qui voit un artisan, propriétaire de son outil de production, produire des marchandises sur les ordres d’un marchand qui se charge de leur commercialisation.
b) La recherche du profit. Une activité capitaliste est une activité qui recherche la rentabilité, définie par l’existence d’un bénéfice monétaire (résultat net, dans le langage des comptables) non nul. Weber souligne bien que ce n’est pas le désir de profit en soi —obsession immémoriale— qui définit le capitalisme, mais plutôt l’organisation rationnelle déployée à cette fin, en vue du « profit toujours renouvelé » 8. Ce profit permet de financer de nouveaux investissements, de verser un dividende au propriétaire (actionnaire) – récompense de son inventivité et/ou prise de risque -, ou simplement de mettre en réserve des fonds par précaution ou dans l’attente d’une bonne opportunité d’investissement. Pour Marx, ce profit (c’est à dire la « plus-value » ou « sur-valeur » dans son langage) est une spoliation des travailleurs, le travail étant pour lui la seule source de richesse. Et le réinvestissement de tout ou partie de ce profit correspond peu ou prou à ce que Marx appelle l’ « accumulation ».
c) Le salariat, c’est à dire une modalité juridique par lequel le propriétaire des moyens de production s’attache les bras (la « force de travail » dira Marx) nécessaires pour faire fonctionner les moyens de production. Cette relation est matérialisée par un contrat de travail en vertu duquel l’ouvrier/employé reçoit un salaire pour prix de son travail et se place sous les ordres du patron. Pas de capitalisme sans le salariat, qui permet de générer un profit via une organisation du travail décidée par le capitaliste et qui implique la subordination du salarié.
Ça n’est pas tout à fait exact. On pourrait concevoir qu’un entrepreneur individuel réalise son activité en concluant des contrats de prestations de service avec d’autres entrepreneur individuels. Il pourrait y avoir un profit sans salariat, sans salaire, sans hiérarchie. Mais ce système serait inefficace pour les raisons mêmes qui ont poussé à l’émergence de l’entreprise ; et s’il existe dans notre capitalisme moderne, il demeure relativement marginal quoiqu’en progression 9.
Pour qu’il y eût du salariat dans l’industrie naissante, il fallait des salariés, des hommes ou des femmes qui fussent disponibles pour s’engager de cette manière. Plusieurs facteurs ont joué à partir du XVIIIe siècle pour fournir cette main-d’oeuvre à l’industrie naissante : la révolution agricole, d’abord en Angleterre, qui a permis une élévation de la productivité telle qu’elle a libéré des bras pour l’activité industrielle ; la révolution (ou transition) démographique qui, également à partir du XVIIIe, se caractérise d’abord par une chute de la mortalité qui permet un accroissement de la population ; mais aussi des mesures juridiques abolissant les barrières à la liberté de circulation – la liberté du travail – des travailleurs potentiels, comme par exemple (en France) l’abolition des corporations et des jurandes 10.
d) L’entreprise, c’est à dire la réunion de moyens de production et de travailleurs en vue de la réalisation d’une activité économique, pré-existait certes au capitalisme. Mais elle demeurait informelle et marginale et les « manufactures royales » créées à partir du roi Henri IV et multipliées par Jean-Baptiste Colbert, le grand ministre de Louis XIV (de 1661 à 1683), étaient plutôt ce qu’on appellerait des entreprises publiques, détenues par l’Etat (la Couronne), comme Saint-Gobain, aujourd’hui privée 11.
Pourquoi l’entreprise est-elle plus efficace qu’un réseau de contrats ? C’est ce que démontre l’économiste britannique Ronald Coase dans les années 30 : Une organisation hiérarchique peut permettre certaines économies en évitant le recours au marché et donc en supprimant les coûts de transaction liés à la multiplicité de contrats 12. L’invention de la compagnie (société) par actions et à responsabilité limitée (des actionnaires), est un apport du milieu du XIXe 13. Elle permettra de mobiliser des volumes beaucoup plus importants de capitaux tout en limitant le risque de perte de l’actionnaire à ses apports. La cotation d’une société en bourse permet à ce dernier de suivre la valeur de son investissement et de s’en défaire à tout moment ; elle est gage de liquidité.
e) La liberté d’entreprendre et de contracter. On l’a oublié, mais celle-ci (parfois appelée en France liberté du commerce et de l’industrie) était très encadrée sous l’Ancien régime. Avec la liberté du travail, c’est l’apport majeur des textes fondateurs de la première période, libérale, de la Révolution française (sous la Constituante), les décrets d’Allarde et la loi le Chapelier de 1791 14. Le capitalisme s’extrait des carcans de la société d’ordres et de corporations qui bridait son plein essor.
f) Les marchés : pas de capitalisme, donc, sans liberté de produire, de se procurer matière premières, machines, et travailleurs, et d’écouler ses produits. Le lieu (aujourd’hui essentiellement virtuel) où se font ces échanges est un marché. Avant le XVIIIe, il y a bien des foires et des marchés, mais ils restent locaux (sauf les foires) et modestes, car l’essentiel de la production, essentiellement agricole jusqu’à cette époque, est auto-consommée.
Le capitalisme va tendre à ce que ces marchés soient aussi libres que possible, c’est à dire aussi dénuées d’interférences que possible, qu’il s’agisse de la puissance publique, d’associations de travailleurs, ou d’autres groupements de producteurs, qui en faussent le libre jeu. Le début du 19e siècle va marquer l’entrée dans la sphère du marché – la marchandisation si l’on veut 15 – du travail (au sens de la force de travail) et de la terre, ingrédients de ce que l’économiste hongrois Karl Polanyi appelle la Grande Transformation 16.
J’ai parlé des marchés, et non de la concurrence. En fait, le capitalisme n’aime pas la concurrence, il s’efforce de la circonvenir et de ruser toujours, car la concurrence comme l’enseigne la micro-économie néo-classique rogne le profit jusqu’à l’os ; le capitalisme préfère l’entente, le cartel, la position dominante, gages de profits plus rondelets. « Le capitalisme a toujours été monopoliste », a écrit Braudel, qui l’a scruté à la loupe dans le temps long de l’histoire 17. Il voulait dire que le capitalisme incline vers le monopole, lorsque rien – surtout un Etat authentiquement libéral – ne s’oppose à ses manoeuvres et à ses ruses. C’est que capitalisme n’est pas synonyme de libéralisme, qui est plaidoyer en faveur de la concurrence, contre le monopole et les positions dominantes 18.
g) L’innovation. C’est l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, son grand théoricien, qui a fait de l’innovation la source de la dynamique du changement dans l’économie capitaliste, ainsi que de son caractère cyclique. Schumpeter distingue cinq types d’innovation : nouveaux produits, nouveaux procédés de production, nouvelles sources de matière première ou d’énergie, nouvelles techniques commerciales, et nouveaux types d’organisation industrielle. L’innovation est ce qui définit l’entrepreneur. Le profit, mais aussi le jeu, en sont l’aiguillon, car l’innovation permet de gagner des parts de marché, ou de tailler des croupières à ses concurrents. Et l’innovation porte la croissance par le processus de « destruction créatrice ». En revanche, la prédiction de Schumpeter d’un déclin du rôle de l’entrepreneur, et donc du capitalisme, ne s’est pas réalisée 19.
h) La consommation. Le capitalisme a besoin qu’à l’augmentation de la production corresponde une augmentation de la consommation (et des investissements), sinon on a ce que Keynes appelle une insuffisance de la demande globale, génératrice de crise. Le capitalisme, mû par la recherche du profit et l’innovation, conduit à la création infinie de nouveaux produits, et même de produits à l’obsolescence programmée, pour que jamais ne s’arrête cette geste de consommation. Le capitalisme invente sans cesse de nouveaux « besoins », dessinant la ligne d’horizon d’une croissance perpétuelle. Le capitalisme débouche donc naturellement sur le consumérisme (l’habitude parfois compulsive d’acheter de nouvelles choses), mais aussi sur la croissance, c’est à dire l’expansion infinie de la production de biens et services.
i) L’internationalisation et la mondialisation. L’échange, le commerce international a précédé le capitalisme. Mais, avec lui devenu système dominant, l’internationalisation avant ce qu’on appelle la mondialisation ont progressé de manière exponentielle. Le capitalisme n’a de cesse en effet de trouver de nouveaux marchés pour écouler ses produits, de contrôler et sécuriser les sources de matières premières et d’énergie, et d’abaisser ses coûts pour améliorer sa rentabilité. Lénine en avait déduit la conclusion que le capitalisme était le moteur de l’impérialisme, et celui-ci le « stade suprême » de celui-là 20. Non pas au sens de la formation par les armes d’empires au sens traditionnel, mais par la domination économique d’un système et de ses grands acteurs, tous issus à l’époque des pays occidentaux.
D’autres développements vont certes favoriser l’expansion du capitalisme, mais sans en être des traits constitutifs :
i) La fabrique / l’usine. L’émergence de la fabrique (à partir de la fin du XVIIIe siècle) où sont concentrés moyens de production et des ouvriers, puis plus tard de l’usine, va favoriser la concentration des moyens de production (industrielle) dans un nombre de plus en plus réduit de mains privées, une caractéristique généralement associée mais pas inhérente au capitalisme. Le communisme soviétique la pratiquera également, y compris dans le domaine agricole (sovkhozes).
ii) La division du travail (ou plutôt de la production). Elle consiste à spécialiser le travail pour en améliorer la qualité, et la rapidité. Elle n’a pas été inventée, mais perfectionnée et systématisée par le capitalisme, pour en arriver avec le taylorisme 21, à une parcellisation extrême des tâches. Adam Smith en a fait sinon la première du moins la description la plus célèbre à travers la fabrique d’épingles 22.
iii) L’industrie. Celle-ci, qui existe depuis (presque) toujours au sens de la production de biens, ne fait pas pas partie de la définition du capitalisme, même si l’essor du capitalisme coïncide avec la Révolution industrielle, qui débute en Angleterre dans la période 1730-1760, lorsque l’utilisation de plus en plus systématique de machines actionnées par l’énergie mécanique issue de l’exploitation des énergies fossiles (à commencer par le charbon de terre) et l’invention de la machine à vapeur au 18e siècle (Papin, Newcomen, Watt) permet d’augmenter considérablement la production et la productivité. Mais il est clair que l’essor du capitalisme a été lié à l’essor de la production industrielle (catapulté par le machinisme) et son corollaire, la consommation de masse (ou fordisme, du nom de Henry Ford, le fondateur autour de 1900 de la société américaine éponyme). L’émergence d’un capitalisme de services montre bien que l’industrie n’en est pas une composante constitutive, même si elle demeure essentielle 23.

(dont j’ai pu voir un exemplaire original à Dartmouth (Devon), où il est né en 1663)
iv) La finance. Le développement de l’échange sur des marchés suppose et accélère l’utilisation de la monnaie. Même si l’argent préexiste au capitalisme, ce dernier en démultiplie l’usage. La recherche du profit, c’est la recherche d’un gain monétaire. L’expansion du capitalisme va inspirer et se nourrir des raffinements apportés à l’industrie financière. Les investissements supposent que l’épargne puisse être mobilisée rapidement et adéquatement : l’essor des sociétés par actions est facilité par l’essor des bourses 24, qui en assurent la liquidité ; l’accès au financement est facilité par le développement des marchés obligataires 25 ; mais aussi par celui du crédit, puisque les banques ont la capacité de créer de la monnaie 26, d’autant plus facilement que cette dernière a été décrochée à partir des années 30 de son amarre or (l’étalon or, qui ne survit pas à la crise de 1929). La création des instruments à terme et produits dérivés (futures, options, swaps, etc.) permet de réduire le risque liés à la fluctuation des prix des matières premières ou produits agricoles, ou encore des taux d’intérêt ou des taux de change, sur des marchés de plus en plus internationalisés. Eu égard à l’augmentation du poids de la finance dans l’économie, à la croissance de l’endettement 27 et au rôle crucial qu’elle joue dans le déclenchement des crises (cf. infra), on parle de plus en plus de financiarisation de l’économie, souvent pour la dénoncer 28.
2) Critiques du capitalisme
La philosophe américaine Ayn Rand, sans doute l’avocate la plus militante et passionnée du capitalisme, a bien exprimé cette polarité radicale des opinions au sujet du capitalisme : « aucun système politico-économique dans l’histoire n’a jamais prouvé sa valeur de manière aussi éclatante et n’a jamais autant bénéficié à l’humanité que le capitalisme – et aucun n’a jamais été attaqué avec autant de violence, de virulence et d’aveuglement » 29.
Ce capitalisme, saisi plus haut dans sa physionomie fondamentale et qui n’a jamais existé à l’état pur, n’a cessé d’évoluer, et d’utiliser comme combustible de son expansion de nouvelles ressources énergétiques, innovations technologiques ou financières, etc. Et aussi de survivre à des crises violentes qui auraient balayé un système moins fragile. Le capitalisme a su faire preuve depuis de deux siècles d’une plasticité et résilience incroyable.
Mais s’il a permis une élévation sans précédent des niveaux de vie, et de briser la malédiction de Thomas Malthus 30, le capitalisme est depuis l’origine la cible de critiques, parfois virulentes, dont le répertoire s’est lui aussi renouvelé à mesure que le capitalisme muait.
On peut distinguer six principaux chefs d’accusation à l’encontre du capitalisme.
a) L’instabilité et les crises
L’instabilité, ce sont les fluctuations de la production, les crises économiques, les bulles, et leur cortège de faillite, chômage, agitation sociale, guerres mêmes.
Marx avait déjà aperçu et théorisé l’instabilité structurelle du capitalisme, liée à la chut tendancielle du taux de profit (qui ne s’est pas vérifiée).
Le Français Clément Juglar, le Russe Nikolaï Kondratieff et Schumpeter ont aussi étudié les cycles et les crises économiques.
Mais c’est Keynes, écrivant au milieu de la Grande Dépression des années 30, qui a commis la plus célèbre analyse de la crise capitaliste, dont il fait essentiellement une crise de la demande 31. Il est l’inventeur de ce qu’on appelle la politique économique, c’est à dire l’utilisation par les gouvernements (et leurs agences, parfois indépendantes, comme les banques centrales) d’une palette d’instruments, où dominent le budget et la monnaie, pour réguler les cycles économiques et remédier aux crises qui régulièrement secouent le système.
Plus récemment, l’économiste américain Hyman Minsky a mis en lumière le rôle de la sphère financière dans la genèse d’une crise économique en régime capitaliste. Selon lui, le système financier est par définition instable 32. La crise des sub-primes de 2008-2009, qui faillit mettre au tapis l’économie mondiale, a démontré la pertinence de cette analyse, et il a fallu des interventions monétaires et budgétaires massives pour la remettre sur pied, et notamment cet instrument monétaire nouveau qu’est l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), dont on commence seulement à sortir, et qui a eu un rôle non négligeable dans le regain d’inflation que nous connaissons depuis 2021.
b) L’aliénation du salarié
C’est une critique – déjà entrevue par Adam Smith – mais articulée avec le plus de force et d’éloquence par le jeune Marx dans ses Manuscrits de 1844 33 et dans ses écrits ultérieurs.
Cette aliénation prend plusieurs formes pour Marx (je simplifie) : i) l’objet produit par le travail n’appartient pas au travailleur ; ii) le travail est réduit au rang de simple moyen en vue d’une fin qui lui est extérieure : la satisfaction des besoins ; iii) et seulement un simple moyen de la survie individuelle alors que l’être humain peut produire de manière universelle (ce qui fait son caractère selon Marx d’ « être générique ») ; et iv) l’extorsion du produit de son travail par un autre homme 34.
C’est la propriété privée qui est la cause du travail aliéné. Selon Marx, l’accumulation dite « primitive » du capital résulte d’un phénomène d’expropriation qui a produit la séparation entre le travailleur et les conditions objectives du travail, c’est-à-dire les moyens de production.
En termes moins philosophiques, on pourrait parler de mal-être au travail, si le travailleur n’a aucune ou peu de part à la conception du produit, à l’organisation de la production, si les cadences sont dures, la hiérarchie trop lourde, tatillonne, autoritaire et arbitraire, etc. Nous ne vivons plus heureusement aux temps du premier capitalisme industriel, décrit par le Docteur Villermé, Friedrich Engels, Charles Dickens, Emile Zola, et d’autres encore. La législation du travail a considérablement évolué vers une protection plus grande des travailleurs, une amélioration des conditions de travail, la réduction du temps de travail, etc.
Mais cela n’abolit pas une aspiration fondamentale des gens, et des salariés en particulier, à rechercher toujours plus de sens et de dignité dans leur travail (et bien sûr de juste rémunération matérielle et de temps libre), ce qu’a révélé avec force la crise du Covid 35.
c) La subordination du salarié
Cette aliénation n’est pas sans rapport avec le lien de subordination juridique dans le cadre de l’entreprise entre salarié et employeur, qui est inhérente au capitalisme, et se situe au coeur du contrat de travail, anciennement dénommé « contrat de louage de service » 36.
Elle est le résultat de la séparation entre travail et propriété des moyens de production ; c’est le propriétaire qui décide de la stratégie de l’entreprise, de l’organisation de la production, et de l’affectation des tâches, et qui dispose d’un pouvoir de sanction (qui peut aller jusqu’au renvoi) en cas de manquement.
Cette subordination n’est cependant pas propre au capitalisme. Le communisme soviétique la pratiquait dans ses entreprises, la différence étant que celles-ci appartenaient à l’Etat, c’est à dire au peuple, et que donc selon la fiction soviétique… le peuple (salarié) ne pouvait être subordonné au peuple (propriétaire).
C’est qu’il est impossible dans le cadre d’une entreprise d’une certaine taille d’éviter toute forme de subordination. Même dans l’économie sociale et solidaire 37, il existe un contrat de travail et un lien de subordination juridique. La différence est que le salarié étant aussi associé prend part aux décisions concernant la stratégie de l’entreprise, la désignation des dirigeants et la répartition des résultats financiers.
Une nouvelle forme de subordination est apparue dans la période récente, en lien avec la digitalisation, et l’ubiquité des smartphones et applications mobiles. Il s’agit de l’ubérisation, du nom de l’entreprise Uber (créée en 2009 aux Etats-Unis). « L’ubérisation est la remise en question de structures économiques traditionnelles par la mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques » 38. Les travailleurs des plateformes, par exemple les chauffeurs de voitures de transport avec chauffeur (VTC), ne sont pas soumis à un lien de subordination tel que le définit un contrat de travail mais ils sont dépendants des plateformes. « Source d’insécurité pour les travailleurs, l’ubérisation a ainsi été remise en cause lors de procès pour « salariat déguisé » » 39 (la même critique a été faite à l’encontre du statut de micro-entrepreneur).
d) L’inégalité dans la répartition des richesses
Fondé sur la recherche du profit, le capitalisme conduit fatalement à une inégalité dans la répartition des fruits de l’activité économique, d’autant que, détenant seul le pouvoir au sein de l’entreprise, c’est le propriétaire qui décide de cette répartition, du partage de la valeur ajoutée.
Ce pouvoir est en France très encadré : par la fixation d’un salaire minimum (qui n’existe que dans une minorité de pays), et des minima de branches stipulés par les conventions collectives. Le salaire étant un prix, il dépend aussi du rapport de forces entre patrons et salariés à tel ou tel moment (les périodes de fort chômage renforcent la main des employeurs, et inversement, comme on le voit aujourd’hui), et pour les secteurs dits exposés, de l’intensité de la concurrence internationale.
Cette caractéristique du capitalisme est aussi tempérée non seulement pas les formes de l’économie sociale et solidaire (qui poursuivent un « but autre que le seul partage des bénéfices »), mais aussi par des dispositifs de partage de la valeur, dont le Général de Gaulle avait été l’initiateur en France avec l’intéressement et la participation 40, mais surtout par la protection sociale et la redistribution, qui ont atteint en France une ampleur considérable.
La protection sociale repose sur deux types de mécanismes : des prestations sociales versées directement aux ménages, qui peuvent être en espèces (pensions de retraite, indemnités journalières en cas d’arrêt maladie) ou en nature (remboursements de soins de santé) ; des prestations de services sociaux, qui désignent l’accès à des services fournis à prix réduit ou gratuitement (crèches, hôpitaux) car financés par les organismes de protection sociale. La France dispose même avec le RSA (revenu de solidarité active) d’une sorte de filet social que percevaient environ 1,9 millions de foyers (3,8 millions de personnes) en 2022 41.
Il y a redistribution car cette protection sociale (et des services publics comme l’école gratuite qui permet (ou devrait permettre), par la transmission du savoir, d’égaliser les chances) sont financés ou par l’impôt progressif ou par des cotisations assises sur le revenu.
L’impact de cette redistribution est considérable en France. Selon l’INSEE, « la redistribution élargie à l’ensemble des services publics et incluant les retraites correspond à un transfert de 500 milliards d’euros (25% du revenu national net en 2019) et contribue à une réduction significative des inégalités de revenus. À ce titre, en 2019, 57% des personnes reçoivent plus qu’ils ne versent » 42.
Il reste que le capitalisme permet aux patrons de capter une fraction importante de la valeur ajoutée (qui chez Marx devrait revenir en totalité aux salariés) 43, mais il y a désaccord sur la question de l’évolution du partage de la valeur ajoutée en France.
Selon certains auteurs, plutôt à gauche : « Le partage de la valeur se déforme au détriment de la majorité des salariés, et au profit d’une minorité de cadres, de dirigeants, d’actionnaires et d’investisseurs » 44.
Selon d’autres études : « La rémunération des salariés a augmenté tendanciellement de 1988 à 2021 en pourcentage de la valeur ajoutée nette » (75% en 1988 à 82,5% en 2021) ; quant au « profit net distribué ou épargné des activités productives nationales », il a baissé de 9,2% 1988 à 6,3% au premier semestre 2022 ; « la part des salaires, en pourcentage de la valeur ajoutée nette, est supérieure en France à celle de tous les autres pays de l’Union européenne, à l’exception de la Slovénie » et « les dividendes nets payés par les entreprises situées en France restent eux aussi inférieurs à ceux de leurs concurrentes situées dans la plupart des autres pays de l’UE » 45). Je reviendrai sur ce sujet, d’autant qu’il importe de bien distinguer inégalité de revenus et inégalité de patrimoine.
La question de savoir ce que serait cette juste fraction de la valeur ajoutée revenant aux salariés est une question politique, toujours férocement débattue depuis les origines du capitalisme.
e) Consumérisme et matérialisme
Mû par le profit, stimulé par la concurrence, remise en cause par l’innovation et les crises, le capitalisme est un système dynamique qui recherche spontanément la croissance. La croissance de la production nécessite celle de la consommation ou le système s’arrête tel un feu privé d’oxygène ou de combustible.
Très tôt confronté à des crises de surproduction, le capitalisme a misé sur la création virtuellement illimitée de nouveaux produits pour assouvir son besoin de croissance. Les besoins fondamentaux de l’homme étant en nombre limité, il faut donc créer sinon de nouveaux besoins, du moins de nouveaux désirs, de nouveaux manques, et jouer sur la rivalité mimétique et le désir de différenciation et de domination qui anime et oppose les hommes pour amorcer et soutenir la consommation effrénée 46. La publicité (dont le sens moderne date des années 1830), plus récemment l’utilisation de l’intelligence artificielle par des sociétés comme Amazon (qui connaissent mieux vos goûts que vous ne les connaissez vous-même à partir de l’analyse de l’historique de vos achats) sont les instruments du capitalisme pour entretenir la flamme du désir.
Inutile d’ailleurs de faire intervenir dans ces processus un mauvais génie, un deus ex machina, doué d’un projet maléfique, le capitalisme est d’abord un système sans tête et sans âme ; c’est sa propre logique qui inspire, suscite et soutient tous ces développements, avec au coeur l’appât du gain, et comme alliés l’innovation et la faiblesse moutonnière des hommes. Pour parodier le fabuliste : tout vendeur vit aux dépens de celui qui l’écoute !
Dans son court roman, Les choses (1965), Georges Pérec dépeint de façon assez drôle mais amère cette soif de consommation chez un jeune couple que taraude l’idée d’un bonheur confondu avec le confort domestique.
Ces développements conduisent fatalement à s’interroger sur les rapports entre capitalisme et morale, sur lesquels se sont penchés de nombreux penseurs, entre autres Adam Smith, Ayn Rand et André Comte-Sponville.
f) Ennemi de l’environnement ?
C’est le procès le plus moderne intenté au capitalisme d’autant que la crise climatique est devenue une préoccupation centrale.
La croissance économique s’est faite, se fait, au prix d’une surexploitation des ressources naturelles (extraction de minerais, ressource halieutique, etc.) et d’une destruction environnementale massive (déforestation, appauvrissement de la biodiversité, changement climatique, pollutions de l’eau, de l’air, etc.).
D’immenses progrès ont été réalisés, surtout dans les pays occidentaux, où la démocratie et la justice fonctionnent mieux qu’ailleurs, pour réduire les pollutions les plus criantes et taxer, sanctionner voire punir les pollueurs, à la suite de grands procès, de réglementations et la protestation de mouvements de consommateurs et de l’opinion publique.
Mais on reste loin du compte. Les émissions de gaz à effet de serre (que ne pouvaient évidemment pas concevoir les entrepreneurs de la Révolution Industrielle) continuent d’augmenter alors qu’il faudrait tendre résolument vers zéro émissions nettes (ZEN) d’ici 2050 (et les lobbies des industries fossiles sont toujours actifs) ; l’extraction de matériaux continue d’augmenter (plus de 100 milliards de tonnes en 2022) 47 ; la dégradation environnementale (des écosystèmes, des nappes, de l’air, des eaux souterraines et de surface, du sol et du sous-sol) liée à l’utilisation de la fracturation hydraulique (fracking) pour extraire du pétrole et du gaz est avérée, etc, etc.
Certes, la pollution n’est pas une tare du seul système capitaliste, puisque le communisme soviétique, au cours d’une existence plus brève, ne lui céda en rien en termes de dommages infligés à l’environnement. Qu’on songe à la mer d’Aral, ou à Tchernobyl. Et que dire du « communisme » chinois, de très loin le plus gros émetteur de gaz à effet de serre ? Le vrai responsable, quel que soit le système économique, c’est la croissance économique, en tout cas le type de croissance – extractif, et pollueur – expérimenté jusqu’à présent 48. Il y a quelque 50 ans, en 1972, le rapport Meadows, Les limites à la croissance, alertait sur les risques d’une croissance économique infinie dans un monde aux ressources limitées 49.
Notes :
- Le capitalisme. 1948. ↩︎
- Notion assez largement reçue, mais qui laisse subsister de larges débats sur la nature de ce régime. Cf. entre autres, ce rapport du Think tank américain CSIS (en anglais). ↩︎
- L’économiste Alain Cotta écrivait en 1991 : « Ce triomphe du capitalisme est si total qu’il ne est presque indécent »…« la disparition brutale (…) de l’Empire russo-soviétique assure désormais au capitalisme un monopole qui a toutes chances d’être durable. Le paradis des utopies enfantines ne rouvrira pas ses portes de sitôt »… « aucun système social n’eut jamais pareil horizon ». Le capitalisme dans tous ses états. 1991. ↩︎
- Né en 1943, mort assassiné en 2015 lors de l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo dont il était collaborateur. L’avenir du capitalisme. Fondation Diderot. 2011. ↩︎
- Fernand Braudel. La dynamique du capitalisme. 1985. Sorte de résumé de son maître livre en 3 volumes paru en 1979 : Civilisation matérielle, économie et capitalisme. ↩︎
- « Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté; ces rapportsde production correspondent à un degré du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. À un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale...». Karl Marx, Contribution à la Critique de l’Économie Politique, 1859. ↩︎
- Histoire économique. Chapitre 4. 1923. ↩︎
- Max Weber : « Le désir de profit le plus immodéré en peut en aucun cas être identifié au capitalisme, encore moins à son « esprit » ». L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. 1904-1905. ↩︎
- 4,1 millions de micro-entreprises (MIC) emploient 2,3 millions de salariés (en ETP), soit 17 % du total et génèrent 19 % de la valeur ajoutée. 150 000 entreprises (grandes, intermédiaires (ETI) ou PME (hors MIC)) emploient le reste des salariés (83%) et génèrent le reste de la valeur ajoutée (81%). Source : INSEE. Il y a eu 778 000 créations de micro-entreprises et d’entreprises individuelles en 2022. ↩︎
- Cf. note 7. En Angleterre, le Speenhamland Act est aboli en 1834. Cette loi fixait les pauvres à leur paroisses et limitait ainsi leur circulation, et donc leur emploi possible par les manufactures naissantes. La Grande Transformation de Karl Polanyi (cf. note 8) contient une discussion sur ces réformes, et la création d’un marché national du travail. ↩︎
- La première serait la Manufacture des Gobelins, créée en 1601 sous l’impulsion du roi Henri IV. L’inspiration est mercantiliste, dont la variante française sera le colbertisme, c’est à dire une doctrine économique (l’une des premières) qui prend ses sources dans un principe : l’influence et la grandeur d’un État sont proportionnelles à ses ressources en métaux précieux. Pour les obtenir, l’État doit mener une politique dirigiste et protectionniste dans le but de contrôler toutes les activités économiques du pays, et notamment le commerce qui dépasse les frontières de l’État. La Manufacture royale de glaces de miroirs, créée par Colbert en 1665, est l’ancêtre de l’actuel Saint-Gobain. ↩︎
- Prix Nobel 1991. Dès 1937, il publie un article célèbre intitulé The nature of the firm, dans lequel il montre que le recours au marché engendre un certain nombre de coûts liés à la coordination entre les agents (collecte de l’information, négociation des contrats, etc.) : ce sont les « coûts de transaction ». S’ils deviennent excessifs, il vaut mieux créer une entreprise qui va internaliser ces coûts (on recrute des salariés plutôt que de passer des contrats ponctuels avec des prestataires externes). A défaut, on externalisera. ↩︎
- La responsabilité limitée. Companies Act de 1962 en Grande-Bretagne. Loi de 1867 en France. Selon Wikipedia : « la première forme de société commune connue en Europe, le « pariage », apparait en 1192 à Toulouse sous l’égide du comte Raymond VI. Un de ces pariages devient en 1372 la première société par actions, la Société des moulins de Bazacle, dotée d’actions, les « uchaux », librement cessibles au prix du marché par leurs détenteurs, les « pariers », et donnant droit à dividende ». ↩︎
- Les décrets d’Allarde des 2 et 17 mars 1791 posent le principe de la liberté d’entreprendre (« Il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer telle profession, art ou métier qu’elle trouvera bon ») et de la liberté du travail selon lequel « chaque homme est libre de travailler là où il le désire, et chaque employeur libre d’embaucher qui lui plaît grâce à la conclusion d’un contrat dont le contenu est librement déterminé par les intéressés. » Ils suppriment les corporations. Les lois Le Chapelier des 22 mai et 14 juin 1791 interdisent les coalitions de métiers et les grèves (les « attroupements ouvriers qui auraient pour but de gêner la liberté que la constitution accorde au travail de l’industrie seront regardés comme attroupement séditieux. »).
Analyse juridique en droit français du principe, et notamment de la façon dont le Conseil constitutionnel concilie ce principe avec notamment les objectifs de protection de santé publique et de protection de l’environnement, ici. ↩︎ - Sur ce processus de marchandisation et les « limites morales » du marché, cf. ma recension du livre du philosophe américain Michael Sandel sur ce sujet. ↩︎
- Karl Polanyi. La Grande Transformation (publié originellement en anglais, sous le titre The Great Transformation). 1944. Selon Polanyi, le marché autorégulateur n’est pas le modèle économique naturel de l’humanité. ↩︎
- La dynamique du capitalisme, op.cit. p.118. ↩︎
- Ceci mérite une discussion plus approfondie, car on a tendance à confondre les deux notions. ↩︎
- Thèse développée dans Capitalisme, Socialisme et démocratie. 1942. ↩︎
- L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. 1917. Sur la mondialisation, bonne synthèse par l’économiste, passé par la Banque mondiale, Charles-Albert Michalet (1938-2007) : Qu’est-ce que la mondialisation ? 2002. ↩︎
- D’après l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor, qui publie en 1911 Les principes de la direction scientifique (The principles of scientific management). ↩︎
- Adam Smith. De la Richesse des Nations, Tome I. 1776. ↩︎
- En France, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale des branches n’est plus que de 10,4% en 2020. ↩︎
- Il y a décalage entre l’apparition de la société par action (cf. note (6)) et celle des premières bourses. La première bourse aurait été créée à Bruges en 1409. La première bourse organisée en France voit le jour à Lyon en 1540, et celle de Paris en 1724. Au XVIIe siècle, les Hollandais sont les premiers à utiliser la bourse pour financer des entreprises, et la première entreprise à émettre des actions et des obligations fut la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, créée en 1602. ↩︎
- Le premier marché obligataire en France a été lancé par le roi Henri II à Lyon en 1555. L’objectif, en facilitant la liquidité des titres, est de pouvoir emprunter plus et à de meilleures conditions. Les besoins d’emprunt des Etats – substantiels et chroniques – ont souvent été à l’origine des innovations financières. ↩︎
- Pour une discussion académique sur ce pouvoir, cf. cet article passionnant de Richard A. Werner qui distingue et compare trois hypothèses distinctes concernant le rôle des banques, à savoir la théorie de la création de crédit, la théorie des réserves fractionnaires et la théorie de l’intermédiation financière. Ce papier conclut que « les banques sont capables de créer de l’argent à partir de rien » et préconise la promotion de « formes de création monétaire locale (qui) permettraient de créer un système monétaire décentralisé et plus responsable, qui devrait être plus performant (…) que l’alliance impie des banques centrales et des grandes banques, qui ont largement contribué à créer des bulles d’actifs insoutenables et des crises bancaires. » Cf. aussi cet autre article par le même auteur. ↩︎
- L’endettement mondial (global debt), public et privé, a atteint 235 trilliards de dollars fin 2022, soit près de 240% du PIB mondial, soit 2,4 fois plus qu’il y a 60 ans. Source : FMI. ↩︎
- Mise au point claire, ici. Cf aussi, Gaël Giraud : Illusion financière. 2014. ↩︎
- Capitalisme : the Unknown Ideal. 1967. Figure encore très largement méconnue en France, Ayn Rand (1905-1982, de son vrai nom Alissa Zinovievna Rosenbaum, née dans une famille juive russe, voyage aux Etats-Unis en 1926 où elle s’installera définitivement), a élaboré une doctrine qui défend philosophiquement le capitalisme : l’Objectivisme. Le capitalisme est selon elle « le seul système politico-moral dans l’histoire ». La journaliste Mathilde Berger-Perrin vient de lui consacrer un petit livre, plutôt axé sur ses romans : Ayn Rand. L’égoïsme comme héroïsme (Michalon, 2023). Compte-rendu dans ce Podcast du journal libéral Contrepoint (5 octobre 2023). ↩︎
- C’est en 1798, dans la première édition de son Essai sur le principe de population, que le révérend anglais Thomas Robert Malthus a formulé son « principe de population » : « Si elle n’est pas freinée, la population s’accroît en progression géométrique. Les subsistances ne s’accroissent qu’en progression arithmétique. ». Conséquence : une augmentation du niveau de vie ne peut être qu’un feu de paille car elle conduirait à une augmentation de la population, laquelle buterait sur le mur d’une production agricole relativement inélastique. ↩︎
- Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. 1936. Texte en français ici. ↩︎
- Stabilizing an Unstable Economy. 1986. ↩︎
- « Or, en quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui. quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. De même que, dans la religion, l’activité propre de l’imagination humaine, du cerveau humain et du coeur humain, agit sur l’individu indépendamment de lui, c’est-à-dire comme une activité étrangère divine ou diabolique, de même l’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même ». Karl Marx. ↩︎
- Pour une analyse plus détaillée : ici. ↩︎
- La crise sanitaire de 2020-21 a accentué certaines des tendances nouvelles qui remettent en cause le fonctionnement des organisations et leur management (travail à distance, job crafting, travail hybride, slashers, etc.). Mais elle a aussi impulsé une réflexion auprès de nombreux salariés, avec une remise en cause, dans la plupart des cas, de l’adéquation entre leurs attentes (temps de travail, localisation géographique, arbitrage vie personnelle-professionnelle, conciliation des aspirations personnelles et professionnelles, etc.) et les pratiques de travail et de management actuelles. Dans de nombreux secteurs, la plupart des entreprises se retrouvent ainsi sous tension avec un marché de l’emploi qui reste porteur et dynamique, et des signaux qui se multiplient tels que le taux de turnover, ou à l’extrême, le phénomène de la grande démission (« Big Quit »), observé aux Etats-Unis, et qui semble toucher de plus en plus de pays en Europe, dont la France. Article très intéressant ici. ↩︎
- La définition en a été donnée par la Cour de cassation dans une arrêt de arrêt de 1966 : « Le lien de subordination est caractérisé par l’exécution d’un travail sous l’autorité de l’employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné. Le travail au sein d’un service organisé peut constituer un indice du lien de subordination lorsque l’employeur détermine unilatéralement les conditions d’exécution du travail. ». ↩︎
- Mise en oeuvre par des structures aux formes très diverses, l’économie sociale et solidaire (ESS) a acquis un véritable statut juridique avec la loi du 31 juillet 2014. ↩︎
- Source : Vie publique. ↩︎
- La Cour de Cassation a jugé en 2020 que les chauffeurs Uber n’étaient pas des indépendants, mais des salariés, notamment en raison du lien de subordination auquel ils sont soumis. Vie publique, op. cit. ↩︎
- L’épargne salariale est un système d’épargne collectif mis en place au sein de certaines entreprises. Le principe consiste à verser à chaque salarié une prime liée à la performance de l’entreprise (intéressement) ou représentant une quote-part de ses bénéfices (participation). Les sommes attribuées peuvent, au choix du salarié, lui être versées directement ou être déposées sur un plan d’épargne salariale. La loi n°2023-1107 du 29 novembre 2023 améliore l’accessibilité aux dispositifs d’épargne salariale. ↩︎
- Source. ↩︎
- Source : INSEE. ↩︎
- Le taux de valeur ajoutée (valeur de la production diminuée des consommations intermédiaires) en pourcentage du chiffre d’affaire des entreprises en France est de 28,5% en 2021. La rémunération des salariés représente 49 % de la valeur ajoutée, alors que la part de celle du capital, via l’excédent brut d’exploitation (EBE), s’élève à 29%. Après rémunération des facteurs de production, la valeur ajoutée restante revient à l’État sous forme d’impôts sur la production (net des subventions) à hauteur de 4 % et de cotisations sociales à hauteur de 19 %. Source: INSEE. Au sein de la zone euro (chiffes de 2021), et pour les sociétés non financières, la rémunération des salariés représente 48 % de la valeur ajoutée, alors que celle de l’excédent brut d’exploitation (EBE) s’élève à 41%. La part de la VA consacrée aux salaires varie de 41 % en Slovaquie et à Malte à 58% en Slovénie. Hors Irlande, la part de l’EBE atteint son maximum à Malte (60%). Elle est la plus basse en France. Source : INSEE. Sur ce sujet, voir aussi le rapport de Jean-Philippe Cotis de 2009. Il montrait que la part des salaires était de l’ordre des deux tiers de la VA, et incluait les cotisations sociales. Le chiffre ainsi recalculé pour 2021 donnerait 68% pour la part salariale. ↩︎
- Clément Fournier, journaliste. Source. ↩︎
- Eric Dor, directeur des études économiques à IÉSEG School of Management. Source. ↩︎
- Cf. le brillant livre de Jean Baudrillard de 1970 : La société de consommation. Citation : « Revenu, achat de prestige et surtravail forment un cercle vicieux et affolé, la ronde infernale de la consommation, fondée sur l’exaltation de besoins dits « psychologiques », qui se différencient des besoins « physiologiques » en ce qu’ils se fondent apparemment sur le « revenu discrétionnaire » et la liberté de choix, et deviennent ainsi manipulables à merci ». ↩︎
- Source : Circularity Gap Report 2023. ↩︎
- Cf. sur ce blog ma recension du livre de Timothée Parrique sur la décroissance. ↩︎
- Commandé en 1970 par le Club de Rome, un think tank basé à Zurich et présidé à l’époque par Aurelio Peccei, industriel et philanthrope italien, à trois chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) : les époux Meadows, Dennis et Donella (décédée en 2001), et Jorgen Randers. Ce rapport est le premier à plaider pour une croissance zéro. Dennis Meadows a fait en 2022 une conférence à l’ENS de Lyon, dans laquelle il revient sur son rapport célèbre. ↩︎
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