
Michelin vient d’annoncer la fermeture de ses usines de Cholet et de Vannes (5 novembre 2024). Ce sont 1 250 emplois qui seront supprimés, au plus tard début 2026, sans compter le ricochet négatif sur les sous-traitants, prestataires et l’économie de ces villes.
C’est d’abord et évidemment un choc pour toutes ces personnes, salariées ou non, et leurs familles. Il leur faudra retrouver un emploi, à d’aussi bonnes conditions, car Michelin était réputé pour être un employeur généreux, relativement aux autres entreprises.
A titre personnel, cette décision me touche, car c’est mon père, Maurice Ligot, maire de Cholet de 1965 à 1995, qui avait su convaincre Michelin, à la fin des années soixante, de venir s’installer à Cholet (cf. photo ci-dessous 1). La décision fut entérinée en 1969, et c’est en octobre 1970 que le premier pneu sortit de l’usine de Cholet 2.

Michelin a promis qu’ « à l’issue de la phase d’accompagnement, chaque salarié dispose(ra) d’une solution personnalisée » et de « contribuer activement à la création d’au moins autant d’emplois de même nature localement ». Mais il ne faut pas sous-estimer le choc psychologique que crée tout changement. Nous sommes tous rétifs au changement imposé d’en haut, de l’extérieur. Le changement est source d’anxiété, surtout lorsqu’il touche notre travail, et tout le monde ne réagit pas de la même manière à un changement imposé.
La réaction naturelle des salariés est l’incompréhension et la colère, d’autant que l’annonce a été brutale et peu élégante. Les syndicats, dont c’est le rôle de prétendre défendre les salariés, en rajoutent dans la surenchère. C’est de bonne guerre, même si en France nos syndicats n’ont visiblement pas encore compris la règle du jeu économique, et ne veulent surtout pas la comprendre (ce qui les obligerait eux-mêmes à changer, quelle horreur !). A la différence des syndicats allemands et scandinaves, le syndicalisme français (de moins en moins représentatif d’ailleurs 3) préfère la posture du conflit. L’influence marxiste y reste forte depuis les origines, et le capitalisme est donc un système a priori mauvais, qu’il s’agirait de renverser plutôt que d’amender.
La réaction générale des politiques est comme d’habitude la posture de l’accusation. Même chez les non marxistes, il est plus commode et rentable politiquement de blâmer l’entreprise qui ferme une usine, que de se poser des questions fondamentales sur ce qui aurait pu advenir si – en amont – on avait créé les conditions de leur pérennité. Comme si la compassion et l’indignation d’aujourd’hui – feintes ou authentiques – pouvaient remplacer l’action d’hier, que l’on n’a pas su ou voulu mettre en place quand il le fallait.
Le premier édile de Cholet a qualifié la décision de Michelin de « capitalisme voyou » et de « meurtre prémédité ». Dans des styles différents, on a eu droit à la même rengaine de la part des élus LFI (l’inénarrable Bompart en tête de convoi) et du député sortant macroniste.
Tout cela relève de la démagogie, c’est à dire, selon le Larousse, « l’action de flatter les aspirations à la facilité et les passions des masses populaires pour obtenir ou conserver le pouvoir ou pour accroître sa popularité ».
Car toutes ces gesticulations ne résolvent rien. Peut-être expriment-elles une compassion authentique à l’égard des salariés laissés sur le carreau, mais que font-elles réellement pour changer le cours des choses, ici et maintenant, et surtout ailleurs dans le futur ? Rien.
Michelin pouvait-il éviter la fermeture de ces usines ?
Michelin est une entreprise multinationale ; elle a réalisé un chiffre d’affaires de 28,3 milliards € en 2023 et un bénéfice (résultat net) de 2 milliards €. L’entreprise comptait 132 500 employés à fin 2023, dont 20 000 en France, répartis sur 9 pôles de R&D et 121 sites de production. Est-ce par plaisir sadique que Michelin a fait cela ? Certainement pas. Si Michelin, comme toute autre entreprise ferme un site, c’est qu’il n’est plus rentable ou n’est plus en phase avec sa stratégie. Le patron de Michelin déclarait en 2020 : « En France, où nous employons 20.000 personnes, chacun de nos 16 sites a fait un diagnostic de sa compétitivité au regard de la concurrence au sein du groupe et dans le monde » 4. Michelin a dû en conclure que les sites de Cholet n’étaient plus rentables. Qui peut en juger mieux qu’eux ? 5
Peut-on aujourd’hui empêcher la fermeture de ces usines ?
C’est ce que voudraient syndicalistes et beaucoup de politiques. « Obligeons Michelin à maintenir les sites en question, à continuer d’y produire des pneus non compétitifs, même si Michelin perd de l’argent. C’est comme cela qu’on fera du social », disent-ils en substance. Certains imaginent même que la puissance publique pourrait subventionner les emplois ainsi (artificiellement) maintenus. L’Etat dispose d’outils pour sauver des entreprises menacées de faillite 6, ce qui n’est pas le cas ici. Le risque c’est d’ajouter à la dépense publique, sans résoudre le problème au fond 7. Un cautère sur une jambe de bois.
Comment faire pour éviter demain et ailleurs la fermeture d’autres implantations industrielles ?
C’est la vraie question.
Le Choletais – où le taux de chômage est l’un des plus bas de france (4,5%) – a connu d’autres fermetures d’usines. Et même un sinistre industriel d’une magnitude toutes proportions gardées comparable à celui de la sidérurgie dans l’est de la France, celui qui a englouti en trente ans des secteurs entiers, comme la chaussure, le textile et la confection 8. Il y en a eu, et il y en aura d’autres.
C’est le jeu de l’économie de marché, et c’est jusqu’à nouvel ordre le seul jeu qui existe. C’est lui qui a permis à nos pays occidentaux de devenir plus riches et socialement plus justes (globalement) que le reste du monde. Des entreprises meurent et des usines ferment ; d’autres se créent. C’est la « destruction créatrice » inhérente au capitalisme, décrite par Joseph Schumpeter.
Ce n’est pas encenser, seulement constater.
La vérité, c’est que la compétitivité de Michelin s’est érodée dans un marché mondial férocement concurrentiel, et qu’au delà, comme le rappelle le récent rapport de Mario Draghi, c’est la compétitivité de l’Europe qui est en danger.
Mais avant d’accuser l’Europe de tous nos maux, ne nous voilons pas que la France fait moins bien que ses partenaires européens.
La part de l’industrie dans la valeur ajoutée des branches n’a cessé de s’éroder (figure 1).

Cela fait 20 ans que le solde du commerce extérieur de produits industriels de la France est déficitaire, et ce déficit se creuse (100 milliards € en 2023)(figure 2).

Or, nombre de nos partenaires de l’Union européenne sont excédentaires (en biens) ; c’est le cas de l’Allemagne, de la Belgique, du Danemark, des Pays-Bas, de l’Italie, de l’Irlande, etc. (figure 3). La France, elle, est massivement déficitaire.

Notre perte de compétitivité doit moins qu’on le dit aux Chinois ou aux autres pays dits à bas salaire ; elle est auto-infligée : trop de charges, trop de normes, pas assez d’innovation, sans doute aussi un positionnement inadéquat – constats tout sauf nouveaux, cela fait des années qu’on les ressasse.
Prenons l’exemple des impôts sur la production (CVAE, taxe sur les salaires, forfait sociale, etc.). Selon Fipeco : « Leur poids total est nettement plus élevé en France (4,7 % du PIB) que dans la moyenne de la zone euro (2,3 % du PIB) ou de l’Union européenne (2,5 % du PIB) et qu’en Allemagne (1,0 % du PIB). La France se situe à la deuxième place de l’Union européenne, loin derrière la Suède (10,0 % du PIB) où ces impôts financent une grande partie de la protection sociale à la place de cotisations sociales » 9 (figure 4). Selon l’Institut Montaigne : « Les recettes tirées des impôts de production sont, en valeur absolue, près de 3,5 fois plus élevées qu’en Allemagne, pour un PIB 1,5 fois moins important » 10.

Quant aux normes, la Fondation iFRAP en estime la charge administrative pour les entreprises à 75-87 milliards € par an 11.
Il est temps d’agir, sinon d’autres drames comme celui de Cholet et de Vannes se produiront.
L’urgence locale, c’est d’exprimer aux salariés qui en sont victimes notre compassion ; et de les aider à retrouver un emploi sur place. Heureusement, le Choletais a fait maintes fois la preuve dans le passé de sa capacité à rebondir, à se réinventer.
L’urgence au plan national, c’est de restaurer notre compétitivité économique, notamment industrielle. Nous savons ce qu’il faut faire ; il faut maintenant le courage politique de passer aux actes.
Et arrêtons de dire que la France est victime d’un excès de libéralisme. C’est tout le contraire.
Ce drame, c’est aussi celui d’un Etat obèse et inefficace, aussi incapable de gérer ses finances que de s’abstenir de sermonner tout le monde, un Etat qu’il est grand temps d’alléger et de repenser 12.
Notes :
- Mon ami éditeur André-Hubert Hérault me raconte, qu’alors jeune journaliste pour « L’intérêt choletais », il avait rencontré à cette époque François Michelin, qui lui avait fait l’impression, par la coupe de son costume, et son véhicule (une DS ordinaire) d’un homme simple et modeste. ↩︎
- Maurice Ligot en fait le récit dans son livre « Un Maire, une Ville » paru en 2015 chez Persée. ↩︎
- 10,3 % des salariés français auraient été syndiqués en 2019, selon une étude de la Dares publiée le 1er février 2023. Selon l’IST, « le taux de syndicalisation en France et l’un des plus bas des pays européens comparables ; entre 2013 et 2019, ce taux continue de reculer. Ce recul s’accompagne d’un désengagement croissant de la masse des salariés envers toute action collective sur le lieu du travail, désengagement particulièrement marqué chez les jeunes ». Source : Institut supérieur du travail, https://www.istravail.com/post/la-syndicalisation-en-france-derniers-chiffres-et-discussion ↩︎
- Les Echos, 27 juillet 2020, https://www.lesechos.fr/industrie-services/automobile/la-question-de-la-competitivite-de-michelin-est-en-permanence-sur-la-table-1226673. ↩︎
- L’audition par le Sénat du patron de Michelin, Florent Menegaux, le 22 janvier 2025, vaut d’être écoutée. ↩︎
- Cf. https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/daj/publications/Vade-mecum-aides-Etat-2020/Fiche-12.pdf ↩︎
- On se rappelle les tribulations de la papeterie Chapelle Darblay en Seine-Maritime, symbole de l’échec de l’Etat sauveteur. ↩︎
- Il en reste quelques beaux survivants dans la chaussure, notamment dans des niches et le luxe ; mais la production locale est pour l’essentiel partie ailleurs, hors de France. Un livre récent, écrit à plusieurs mains et bâti sur de nombreux témoignages, narre l’histoire de la chaussure dans le Choletais et les Mauges : La chaussure, histoire, territoire, devenir. Selon cette source, la France ne produit plus que 20 millions de paires sur les quelque 470 milllions de paires consommées par an… ↩︎
- Source : Fipeco, https://fipeco.fr/fiche/Les-impôts-sur-la-production. La part des impôts de production pesant sur les seules entreprises est de 3,4% du PIB en 2022 (89 milliards d’euros). ↩︎
- Baromètre européen des impôts de production, 2024. ↩︎
- https://www.ifrap.org/la-revue/100-milliards-lenorme-charge-administrative-qui-pese-sur-la-france. ↩︎
- Je souscris à 100% aux propos récents de l’entrepreneur Stanislas de Bentzmann, président de Devoteam (une des premières sociétés françaises de conseil en technologie) : « On veut nous faire croire que c’est à cause de la puissance de la tech américaine et des Chinois que nous rencontrons des problèmes d’emploi, de création de richesse, de dettes en France : mais 100 % de nos problèmes viennent de nos insuffisances et de la manière dont l’État traite notre économie, nos entreprises ! Avant de se plaindre des États-Unis et du dumping chinois, ayons déjà une économie saine qui permette de payer – non pas avec de la dette, mais avec du travail – nos hôpitaux, notre police, nos programmes sociaux, etc. » . De façon très pertinente il dénonce « la culture (monoculture) économique de gauche » qui imbibe nos élites. ↩︎
Répondre à stephane Annuler la réponse.