Qu’est-ce qu’un pays souverain ?

4 avril 2026

Souveraineté ?

Ce mot un tantinet abstrait appartient d’abord au registre juridique et politique, et possùde une longue histoire 1.

Selon le dictionnaire Larousse, la souverainetĂ© est le « pouvoir suprĂȘme reconnu Ă  l’État, qui implique l’exclusivitĂ© de sa compĂ©tence sur le territoire national (souverainetĂ© interne) et son indĂ©pendance absolue dans l’ordre international oĂč il n’est limitĂ© que par ses propres engagements (souverainetĂ© externe). »

Dans sa dimension externe, il est quasi synonyme d’indĂ©pendance.

Qu’est-ce que l’indĂ©pendance ? De façon trĂšs basique, c’est l’absence de dĂ©pendances-clĂ©s, qui limitent la libertĂ© d’action et de dĂ©cision de notre pays.

RĂ©cemment, le prĂ©sident Macron a dĂ©clarĂ© que les moyens de paiement reprĂ©sentaient « une part essentielle de notre souverainetĂ© », Ă  l’occasion du sommet de la solution française de paiement Carte bancaire (CB), concurrente des grands groupes amĂ©ricains Visa et Mastercard. Or, CB est en perte de vitesse depuis quelques annĂ©es face Ă  ces gĂ©ants US.

Absence de dĂ©pendances-clĂ©s ne signifie pas tout faire sous pavillon tricolore et chez soi. Et les dĂ©pendances-clĂ©s ne sont pas les mĂȘmes d’un secteur Ă  l’autre.

Seules importent, du point de vue de la souveraineté, les dépendances critiques.

Au delà des moyens de paiement électronique, ces dépendance critiques sont celles qui touchent aux besoins essentiels des nations, ce à quoi elles ne peuvent renoncer sans mettre leur survie en péril.

Quels sont ces besoins ?

👉 L’EAU. Ce n’est pas vraiment (encore) un sujet pour la France, mais selon l’ONU, 1,5 Ă  2 milliards d’humains vivent aujourd’hui dans des rĂ©gions oĂč l’eau se fait rare et oĂč la ressource manque au moins durant une partie de l’annĂ©e. L’approvisionnement en eau est un sujet aigu pour de nombreux pays, notamment les pays arides ou semi-arides, et ceux qui sont riverains d’un fleuve transfrontalier. Songeons au Nil, ou Ă  l’Amou Daria en Asie centrale (environ 2 540 km de cours Ă  travers quatre pays : Tadjikistan, Afghanistan, TurkmĂ©nistan, OuzbĂ©kistan). La guerre contre l’Iran a aussi mis en lumiĂšre la dĂ©pendance de plusieurs pays de la rĂ©gion, comme les Emirats, aux usines de dĂ©salinisation, qu’une frappe de haute prĂ©cision peut dĂ©truire aisĂ©ment. Nous en sommes lĂ .

👉 La SANTÉ. Un pays doit pouvoir avoir accĂšs aux personnel, aux Ă©quipements et aux mĂ©dicaments nĂ©cessaires pour garantir la santĂ© de sa population. La France souffre d’un manque de mĂ©decins (ou plutĂŽt d’une mauvaise rĂ©paration territoriale de ceux-ci) ; elle importe beaucoup d’équipements, notamment d’imagerie mĂ©dicale ; et le Covid a dĂ©montrĂ© les carences françaises pour les masques, les vaccins et certains mĂ©dicaments (paracĂ©tamol).

👉 L’ALIMENTATION. La France s’auto-suffit dans une large mesure. Mais on assiste depuis quelques annĂ©es Ă  une Ă©rosion de l’excĂ©dent agricole et agroalimentaire, une force traditionnelle de notre commerce extĂ©rieur. DeuxiĂšme exportateur mondial de produits agricoles au dĂ©but des annĂ©es 2000, la France est dĂ©sormais au sixiĂšme rang, derriĂšre l’Allemagne et…les Pays-Bas. C’est le rĂ©sultat d’une perte de compĂ©titivitĂ© – largement imputable Ă  l’accumulation de normes et de charges – qui s’est accĂ©lĂ©rĂ©e sous la pĂ©riode Macron. A noter aussi que notre modĂšle agricole, encore majoritairement productiviste, repose sur des importations substantielles d’azote (engrais, plus de 80%, y compris de Russie !), de pesticides et de phosphate.

👉 La SÉCURITÉ EXTÉRIEURE. GrĂące Ă  la vision de certains hommes d’Etat comme le gĂ©nĂ©ral de Gaulle 2, et Ă  la qualitĂ© de nos ingĂ©nieurs et de nos entreprises, la France a su dĂ©velopper une industrie de dĂ©fense nationale forte : Dassault, ThalĂšs, Naval Group, Nexter, etc. La France est dĂ©sormais le deuxiĂšme exportateur mondial – derriĂšre les Etats-Unis – de systĂšmes d’armes. Notre dissuasion nuclĂ©aire est Made in France, presque jusqu’au dernier boulon. Si l’Europe se dĂ©cidait Ă  acheter (en prioritĂ©) europĂ©en dans le cadre du rĂ©armement actuel, la France en profiterait encore davantage.

👉 L’ÉNERGIE. La hausse brutale des prix des carburants nous rappelle douloureusement notre dĂ©pendance Ă  l’égard des Ă©nergies fossiles, importĂ©es dans leur quasi totalitĂ© de rĂ©gions dangereuses voire hostiles. Et donc de la nĂ©cessitĂ© de ne pas transiger ou ralentir en matiĂšre de dĂ©carbonation. Le nuclĂ©aire, et les Ă©nergies renouvelables (un bon mixte des deux est impĂ©ratif, ce que n’assure par la derniĂšre programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 3, adoptĂ©e Ă  la hussarde en fĂ©vrier 2026 par le gouvernement Lecornu) sont essentiels, mais le transport, le chauffage et certains secteur industriels (pĂ©trochimie, etc.) restent trĂšs tributaires des Ă©nergies fossiles.

👉 Les MATIERES ET COMPOSANTS CRITIQUES. L’industrie d’aujourd’hui est de plus en mondialisĂ©e. La production d’un produit fait intervenir des « chaĂźnes de valeur » de plus en plus en complexes. La domination de certains pays sur certains composants ou minerais leur confĂšre une capacitĂ© de blocage ou de chantage. Songeons aux terres rares – dont la Chine domine la production et le raffinage – cruciales pour les batteries et nombre d’équipements Ă©lectroniques, au lithium, au cobalt, au cuivre, etc. (cf. figure 1) 4. Ou aux semi-conducteurs (le gĂ©ant taĂŻwanais des semiconducteurs TSMC fabrique plus de 70% de la production mondiale des circuits intĂ©grĂ©s de derniĂšre gĂ©nĂ©ration).

Figure 1 : Pays fournissant plus de 25% d’un ou plusieurs matiĂšres premiĂšres critiques utilisĂ©es par l’UE. Source: Cour des comptes europĂ©enne.

👉 Les FINANCEMENTS. Le secteur public français, Etat en tĂȘte, est chroniquement dĂ©ficitaire (environ 152,5 milliards d’euros en 2025 5), et par consĂ©quent de plus en plus en endettĂ© (prĂšs de 3 500 milliards d’euros au dernier comptage 6). Or, la France emprunte surtout sur les marchĂ©s obligataires internationaux ; et cette dette publique est probablement dĂ©tenue en majoritĂ© (on ne sait pas exactement) par des crĂ©anciers Ă©trangers. Cette dette reprĂ©sente plus de 117% du produit intĂ©rieur brut (PIB). C’est un facteur de vulnĂ©rabilitĂ© pour un pays, comme la France, incapable d’Ă©quilibrer ses comptes publics.

👉 Les TECHNOLOGIES du NUMÉRIQUE. Le poids du numĂ©rique dans l’économie et la vie de tous les jours confĂšre aux gĂ©ants du secteur – en gros les GAFAM 7, tous amĂ©ricains – une influence dĂ©mesurĂ©e. Il est essentiel que les EuropĂ©ens dĂ©veloppent une capacitĂ© Ă©quivalente, ou Ă  tout le moins rĂ©duisent leurs dĂ©pendances critiques. On a vu en Ukraine le rĂŽle que joue Starlink (le service d’accĂšs Internet par satellite de SpaceX, dĂ©veloppĂ© par Elon Musk). En bloquant l’accĂšs de l’armĂ©e russe Ă  Starlink, Musk a contribuĂ© Ă  un affaiblissement de l’offensive russe. Le retard europĂ©en en matiĂšre d’intelligence artificielle (IA) se creuse et doit ĂȘtre rattrapĂ©.

👉 L’INFORMATION et la CULTURE. Enfin, un pays n’est vraiment indĂ©pendant que si l’information interne est Ă  l’abri des ingĂ©rences externes, et sa production culturelle vigoureuse. On sait que la Russie de Poutine est passĂ©e maĂźtre en matiĂšre de dĂ©sinformation, notamment via les rĂ©seaux sociaux (l’Union europĂ©enne a créé un service – East Stratcom Task Force – qui s’emploie au « debunking » de cette dĂ©sinformation). Il est essentiel Ă  cet Ă©gard que les grands mĂ©dias restent indĂ©pendants des capitaux Ă©trangers, et pluralistes. Quant Ă  la production culturelle, la France s’efforce vaille que vaille de rĂ©sister au rouleau compresseur de la culture amĂ©ricaine et de la langue anglaise.

👉 Et l’EUROPE dans tout ça ? Certains ont fait de la construction europĂ©enne le responsable de tous nos maux. On les qualifie d’ailleurs de « souverainistes ». Je n’adhĂšre pas Ă  ce point de vue : les Ă©checs ou insuffisances de l’Union europĂ©enne sont souvent le fruit de dĂ©faillances ou de renoncements français 8. Mais l’UE d’aujourd’hui doit ĂȘtre rĂ©formĂ©e. J’y reviendrai.

Voici quelques exemples illustrant l’ampleur et la complexitĂ© de cette quĂȘte de souverainetĂ©. C’est un combat qui doit ĂȘtre bien ciblĂ© s’il veut ĂȘtre efficace, et qui doit ĂȘtre poursuivi avec fermetĂ© et constance.

Commençons par identifier nos « chaĂźnes » les plus visibles et les plus contraignantes – ces dĂ©pendances critiques qui nous vassalisent, mais sur lesquelles nous pouvons avoir prise par le travail, l’intelligence, et des alliances -, et travaillons Ă  les briser ou Ă  les desserrer.

C’est Ă  ce prix que notre nation – devenue puissance moyenne – saura rĂ©sister aux ambitions hĂ©gĂ©moniques des puissances hostiles, et maintenir cette souverainetĂ© qui nous est chĂšre.

Notes :

  1. Cf. en particulier cet article savant de Diethelm Klippel. ↩
  2. Sur la souverainetĂ© selon De Gaulle, cf. cet article. ↩
  3. Cf. https://www.economie.gouv.fr/ppe-3-programmation-pluriannuelle-de-lenergie ↩
  4. La Cour des comptes europĂ©enne a publiĂ© dĂ©but 2026 un rapport spĂ©cial mettant en lumiĂšre la dĂ©pendance europĂ©enne en matiĂšre de matiĂšres premiĂšres critiques pour la transition Ă©nergĂ©tique et prĂ©voyant que l’UE aura « du mal Ă  sĂ©curiser, d’ici la fin de la dĂ©cennie, l’approvisionnement en matiĂšres premiĂšres stratĂ©giques ». ↩
  5. Source : INSEE. ↩
  6. Fin du 3Ăš trimestre 2025. Source : INSEE. ↩
  7. Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. ↩
  8. Une exception rĂ©cente est l’accord de libre-Ă©change entre l’Union europĂ©enne (UE) et les pays du Mercosur (Mercado comun del Sur), qui a Ă©tĂ© signĂ© en janvier 2026, en dĂ©pit de l’opposition explicite de la France. La prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, a annoncĂ©, vendredi 27 fĂ©vrier 2026, que l’accord serait appliquĂ© Ă  titre « provisoire », avant mĂȘme sa ratification complĂšte. Pour mĂ©moire, l’accord a Ă©tĂ© scindĂ© en septembre 2025 en deux textes, qui ne sont pas soumis aux mĂȘmes modalitĂ©s d’approbation. Le premier (« intĂ©rimaire », car il a vocation Ă  ĂȘtre remplacĂ© par l’accord de partenariat), qui porte exclusivement sur le volet commercial, bĂ©nĂ©ficie d’un rĂ©gime de ratification plus souple : un scrutin Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e des dirigeants europĂ©ens ainsi que celle du Parlement europĂ©en sont suffisants. La deuxiĂšme partie, l’accord de partenariat, empiĂšte sur les compĂ©tences des Etats membres et nĂ©cessite donc une procĂ©dure de ratification plus exigeante : le vote Ă  l’unanimitĂ© des dirigeants europĂ©ens, la majoritĂ© des voix du Parlement europĂ©en, ainsi que l’approbation de l’ensemble des Parlements nationaux des vingt-sept Etats membres. En janvier Ă©galement, le Parlement europĂ©en a dĂ©cidĂ© Ă  une courte majoritĂ© de saisir la Cour de justice de l’UE de la validitĂ© de l’accord (les points controversĂ©s sont la scission entre deux accords, et le mĂ©canisme dit de « rééquilibrage »).  ↩

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