
26 avril 2026
Il est surprenant et très regrettable que ce livre – publié aux Etats-Unis en 2001, et que j’ai lu dans l’édition révisée de 2014 -, et que l’on pourrait traduire par La tragédie de la politique des grandes puissances, n’ait pas été traduit en français, car il est tout simplement remarquable.
John J. Mearsheimer (né en 1947), professeur de sciences politiques à l’université de Chicago depuis 1982, après cinq années passée comme officier dans l’aviation américaine (1970-1975), y expose avec brio et une grande clarté sa théorie des relations entre grandes puissances, qu’il baptise « réalisme offensif » (offensive realism). Il teste ensuite sa théorie en examinant dans quelle mesure elle explique le comportement des grandes puissances au cours des deux siècles écoulés entre 1792 – première guerre entre la France révolutionnaire et d’autres grandes puissances européennes et 1990 – fin de la guerre froide. Il réfléchit enfin aux implications de l’émergence de la Chine comme surpuissance économique et militaire, et au risque de guerre qui en découle.

Pour être considéré comme une grande puissance, « un État doit disposer de moyens militaires suffisants pour mener une lutte acharnée dans le cadre d’une guerre conventionnelle totale contre l’État le plus puissant du monde ». Une définition plutôt floue, mais qui permet à l’auteur d’appliquer cette qualification à la Russie (Union soviétique de 1917 à 1991, et seul Etat qui ait été une grande puissance sur toute la période), au Royaume-Uni et à l’Allemagne (Prusse avant 1870)(de 1792 à 1945), à la France (de 1792 à 1940), à l’Italie (de 1861 à 1943), à l’Autriche-Hongrie (Autriche avant 1867)(de 1792 à 1918), au Japon (de 1895 à 1945), à la Chine (depuis 1991), et bien sûr aux Etats-Unis (depuis 1898). Aujourd’hui, le monde ne compte plus que trois grandes puissances ainsi définies : Etats-Unis, Russie et Chine.
La puissance, c’est essentiellement la puissance militaire – et au premier chef les forces conventionnelles terrestres, c’est à dire l’armée, appuyée par les forces navales et aériennes 1 – dont le développement est conditionnée par la « puissance potentielle » ou « latente », c’est à dire la population, mais surtout la richesse économique. C’est le sens du vieux dicton français : « point d’argent, point de Suisses » 2. L’auteur retient le produit national brut (PNB) comme mesure de la richesse 3. C’est une approximation raisonnable, mais qu’il convient de relativiser. Un pays peut être riche au vu de son PBN/PIB, mais cette richesse peut n’être pas exempte de vulnérabilité s’il est dépendant de l’extérieur pour ses approvisionnements en énergie, en produits alimentaires, et autres produits ou composants industriels critiques, ou le financement de son déficit public. Etats-Unis et Russie, dotés d’immenses ressources énergétiques et minérales, sont beaucoup plus riches à cet égard que ne le suggère le seul PIB ; en sens inverse, les Etats-Unis très dépendants de leurs créanciers étrangers 4.
Etre réaliste, selon Mearsheimer, « signifie que les grandes puissances dominent le système international et qu’elles se livrent en permanence à une rivalité en matière de sécurité, ce qui conduit parfois à la guerre ».
Selon sa théorie, l’objectif numéro un des Etats, primant tout autre, même la prospérité, est la survie.
Mettre la survie et donc la sécurité au premier rang, cela veut dire que les affinités idéologiques ou les parentés dynastiques pèsent moins ou pas du tout dans les relations entre grandes puissances. Un bon exemple est le brusque revirement d’alliance des Etats-Unis en Europe entre la période de 1941-1945, et la période postérieure à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Dès 1941 se noue une alliance entre Etats-Unis et Union soviétique (communiste) car il faut éviter que cette dernière ne succombe à l’assaut de l’Allemagne nazi (opération Barbarossa, juin 1941) après les victoires fulgurantes de ce dernier contre les Européens de l’ouest. A partir de 1945, l’Allemagne nazie défaite, et les puissances d’Europe de l’Ouest incapables de résister à une Armée Rouge qui emporte tout sur son passage, les Etats-Unis prennent la tête d’une coalition destinée à contenir l’expansion soviétique sur le continent. C’est le début de la guerre froide (doctrine Truman 5 et Plan Marshall en 1947, création de l’OTAN et de la République fédérale d’Allemagne en 1949).
Cela n’empêche pas certains pays comme les Etats-Unis, ou l’Europe, et parfois la Chine d’invoquer de grands principes (la démocratie et les droits de l’homme pour les premiers, le confucianisme pour la dernière) lorsqu’il s’agit de justifier leur action internationale. Il ne faut pas s’y laisser prendre. N’en déplaise aux idéalistes, un pays n’agit toujours, in fine, que selon ses intérêts, et, selon les réalistes, c’est l’impératif de survie qui dicte leur conduite.
Comme le système international se caractérise par l’anarchie, c’est à dire l’absence d’une autorité supranationale qui puisse s’imposer au besoin par la force aux grandes puissances 6, les Etats se défient les uns des autres et s’efforcent de maximiser leur puissance relative, et d’empêcher les autres d’accroître la leur à leurs dépens. Ce « dilemme de la sécurité » (security dilemma), selon lequel même une action défensive d’un Etat sera néanmoins interprétée comme offensive par les autres, confère son caractère « tragique » aux relations entre grandes puissances, qui ne peuvent jamais baisser la garde.
La plénitude de la sécurité, les grandes puissances ne la trouvent que lorsqu’elles ont atteint le statut d’ « hégémon régional » (regional hegemon) 7, c’est à dire sont devenues la seule puissance incontestable sur leur continent. Seuls les Etats-Unis ont atteint aujourd’hui cette position, dans l’hémisphère occidental (les Amériques au sens large).
L’auteur estime que l’hégémonie mondiale est probablement hors d’atteinte, à cause de « la difficulté de projeter la puissance sur de vastes étendues d’eau ». En revanche, un hégémon régional ne peut tolérer l’émergence d’un hégémon sur un autre continent, par crainte que ce nouveau rival ne vienne perturber l’équilibre de la puissance dans sa sphère d’influence (backyard) ; c’est ce qui explique par exemple la décision américaine en 1945-47 de contrer l’expansion soviétique en Europe et la création corrélative de l’OTAN, et la politique des Etats-Unis à l’égard de la Chine, en laquelle ils discernent un tel « hégémon potentiel » en Asie.
On peut distinguer quatre hégémons potentiels dans l’histoire européenne moderne : La France de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) ; l’Allemagne wilhelmienne (1890-1914) ; l’Allemagne nazie (1933-1941) ; et l’Union soviétique (1945-1990)
Pour modifier l’ « équilibre de la puissance » (balance of power) à leur profit ou empêcher les autres de le faire à leur détriment, un Etat peut utiliser plusieurs stratégies :
- Pour acquérir de la puissance relative : la guerre ; le chantage ; « appâter et saigner » (bait and bleed), c’est à dire provoquer une guerre longue et coûteuse entre rivaux ; et l’ « effusion de sang» (bloodletting), c’est à dire faire en sorte que la guerre dans laquelle un rival est engagé se prolonge et soit mortelle ;
- Pour contenir ou dissuader un agresseur potentiel : l’équilibrage (balancing) ; se défausser sur un autre Etat du soin de contrer un rival (buckpassing) 8 ; l’apaisement (apeasement), c’est à dire faire des concessions à l’agresseur dans l’espoir de l’amadouer 9 ; et « prendre le train en marche » (bandwagoning), c’est à dire joindre ses forces à celles de son ennemi dangereux pour obtenir au moins une petite part du butin de guerre 10.
Le degré de crainte perçue par les Etats, l’utilisation de ces stratégies et le risque de guerre dépendent de la géographie et de l’architecture du système international, c’est à dire de la distribution de la puissance dans ce système. Mearsheimer distingue à cet égard trois configurations théoriques :
- « bipolarité », où deux grandes puissances possèdent une puissance militaire à peu près équivalente, comme Etats-Unis et URSS durant la guerre froide ; le niveau de crainte et le risque de guerre y sont les moindres du fait de cette relative parité, surtout à l’ère nucléaire ;
- « multipolarité équilibrée », où les asymétries de puissance entre grandes puissances ne sont pas si prononcées ; le niveau de crainte et le risque de guerre y sont plus élevés que dans la configuration de bipolarité ;
- « multipolarité déséquilibrée », lorsque parmi les grandes puissances émerge un hégémon potentiel ; c’est dans ce cas de figure, que le niveau de crainte et le risque de guerre entre grandes puissances sont les plus aigus. Exemple : l’émergence de l’Allemagne wilhelmienne comme hégémon potentiel en Europe à partir de 1903 11 ouvre une période de multipolarité déséquilibrée qui aboutira à la Première Guerre Mondiale.
L’auteur se demande dans la dernière partie du livre si la Chine peut continuer son ascension de manière pacifique. La conclusion est nette et rude : poussée par son obsession de sécurité, la Chine ne peut manquer d’aspirer à devenir un hégémon régional sur le continent asiatique, et, invoquant à leur profit l’équivalent asiatique de la Doctrine Monroe 12, à en évincer les Américains.
Les Etats-Unis ne pourront que s’y opposer, car l’Asie cingle à grande vitesse vers la configuration dite de la multipolarité déséquilibrée. Il est probable qu’avec les autres grandes puissances asiatiques (Indie, Japon, etc.), ils formeront à terme une « coalition d’équilibrage » (balancing coalition) pour contrer la Chine. Et même si Etats-Unis et Chine détiennent des arsenaux nucléaires considérables, la géographie de l’Asie rend la perspective d’une guerre, ou plutôt de guerres limitées (en termes de buts et de moyens), plus probable qu’elle ne l’était en Europe durant la guerre froide.
L’accablement que l’on éprouve au bout de cette lecture est à la hauteur de la fascination intellectuelle que suscite cet ouvrage magistral.
Notes :
- L’auteur explique que la primauté des forces terrestres conventionnelles (land power) tient toujours, même à l’âge nucléaire, sauf si une grande puissance détient la « supériorité nucléaire », ce qui n’est le cas d’aucune d’entre elles dans le monde d’aujourd’hui. ↩︎
- Vieux dicton français remontant à l’époque de la monarchie française qui recrutait des mercenaires suisses ; cité entre autres par Racine dans sa pièce comique, Les Plaideurs, Acte I, scène 1. ↩︎
- Le PNB n’est plus utilisé en France depuis 1993. C’est le produit intérieur brut (PIB) qui est désormais utilisé. Le PNB , c’est PIB + (revenus des facteurs du travail et du capital en provenance de l’extérieur – revenus des facteurs du capital et du travail versés à l’extérieur). ↩︎
- La dette publique américaine – qui a dépassé les 120% du PIB (plus que la France) – rattrape ou excède celle des Etats européens les plus endettés. Selon le Fonds monétaire international (FMI), ce ratio pourrait atteindre 143% d’ici 2035. ↩︎
- Ou stratégie d’« endiguement » (containment) face à l’expansion du du communisme, articulée par le président américain Truman dans un discours au Congrès américain du 12 mars 1947. ↩︎
- Comme l’écrit Mearsheimer : dans le système international, « il n’y a pas de veilleur de nuit » (there is no night watchman), auquel on puisse faire appel pour être protégé ou secouru en cas d’agression. ↩︎
- C’est à dire suprématie, domination sans partage d’un pays (dans ce contexte) sur les autres. Du grec, hêgemôn, chef. ↩︎
- L’expression argotique « refiler le mistigri » est sans doute plus parlante. ↩︎
- On pense évidemment à la conférence de Munich de fin 1938, lors de laquelle France et Grande-Bretagne accédèrent à la demande de l’Allemagne nazie de rattacher au Reich le Sudentenland, soit la partie germanophone de la jeune Tchécoslovaquie créée en 1919. Le terme d’apaisement a été forgé alors (en anglais) pour désigner ce type d’abdication sans combat d’un Etat devant un autre. ↩︎
- ou « prendre le train en marche ». ↩︎
- Lorsque le niveau de richesse allemand dépasse celui du Royaume-Uni. ↩︎
- Enoncée par le président américain James Monroe en 1823, elle affirmait entre autres l’opposition des Etats-Unis à toute ingérence européenne dans les affaires de l’hémisphère occidental, et notamment à ce que les Etats européens tissent des alliances (anti-américaines) avec des Etats de l’hémisphère occidental qui puissent réduire l’indépendance de ces Etats. ↩︎
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