Lecture : « Conversation à La Catedral », de Mario Vargas Llosa

23 mai 2026

Je viens de rentrer du Pérou, où j’ai passé 15 jours fort agréables.

Je parle évidemment d’un Pérou imaginaire, celui auquel seule permet d’accéder la littérature, en l’occurrence un roman déroutant, foisonnant, envoûtant, captivant. Pour tout dire, brillant :

Conversation à la Catedral de l’auteur péruvien Mario Vargas Llosa, Prix Nobel 2010, élu à l’Académie française en 2021 1, et décédé en 2025.

Marios Vargas Llosa vers 1969,
date de publication du roman

Un livre dont il dit : « Si je devais sauver un seul de mes romans des flammes, je sauverais Conversation à la cathédrale » 2.

L’action ou plutôt les actions se passent sous la dictature du général Odría, au Pérou donc, dans les années 50.

La Catedral du titre, ce n’est pas l’édifice religieux imposant que l’on associe au Moyen-âge chrétien. Non, c’est un bar miteux (« un truc de pauvres »), où va se dérouler une conversation de quatre heures entre Santiago Zavala, dit Zavalita, et Ambrosio, l’ancien chauffeur du père de Zavalita, homme d’affaires riche et sénateur et soutien du régime d’Odría, grâce à qui il réalise de juteuses opérations.

Zavalita a retrouvé par hasard Ambrosio en recherchant son chien échoué à la fourrière, où ce dernier travaille.

Cette conversation (très arrosée de bière), c’est la « colonne vertébrale » 3 du livre, car elle fournit l’occasion d’une plongée dans le passé, de tirer les fils de multiples histoires, au travers desquelles l’auteur reconstitue le Pérou de cette époque, car, comme l’a écrit Balzac, que cite Vargas Llosa en prologue : « le roman est l’histoire privée des nations ».

Ce pavé largement autobiograhique de quelque 800 pages est un tour de force sur le plan de la technique littéraire (dont je ne suis pas un expert). Les dialogues s’entrecroisent comme les fils d’une tapisserie, parfois si distendus qu’il faut tourner plusieurs pages pour retrouver la réponse à une question. Le passé qui remonte n’est pas celui d’une seule période, mais de plusieurs. Tout cela dans le même chapitre. C’est déroutant au premier abord, mais on s’y habitue, il faut rester diablement concentré, et l’auteur a la grâce de nous jeter une corde lorsque nous sommes sur le point de nous perdre dans le labyrinthe des conversations et des histoires.

Dans un entretien 4, Vargas Llosa déclare qu’il « voulai(t) écrire un roman politique sur la question péruvienne ».

Vargas Llosa s’est taillé une réputation méritée d’analyste lucide et implacable des dictatures sud-américaines, dont il eut la chance et le malheur d’être un témoin privilégié, car les dictatures étaient très communes sur ce continent pendant la jeunesse de l’auteur.

Mais, à la différence de « La fête au bouc » (publié en 2000), roman (remarquable) sur la dictature de Trujillo en République dominicaine 5, celle d’Odría au Pérou (1948-1956) est disséquée de manière plus oblique. Odría n’apparaît pas dans le roman. Le visage maléfique de la dictature – celui de la répression – est incarné par le personnage de Don Cayo Bermudez 6, dit « Cayo la merde », chef de la sécurité intérieure, et brièvement ministre, nomination qui d’ailleurs précipitera sa fin. C’est un être sans idéal, et sans scrupule, qui prospère dans la corruption (toujours en liquide) et la dépravation.

Vargas Llosa a voulu « montrer comment la dictature peut corrompre des activités qui sont très éloignées, en apparence, de la politique » 7.

La dictature, qui jouit parfois du soutien populaire (à ses débuts), finit toujours par reposer sur une mince coterie de personnages cyniques, qui s’enrichissent à l’ombre du pouvoir. La haute bourgeoisie péruvienne en prend ici pour son grade (les sénateurs affairistes Don Fermín – le père de Zavalita -, Landa, etc.). La police et, dans une moindre mesure, l’armée sont les remparts du régime, jusqu’au jour où cette coalition d’intérêts décide de changer de cheval. Le refus de l’armée de participer à la répression d’une émeute, en renfort d’une police débordée, est d’ailleurs la cause ponctuelle de la chute de Don Cayo.

Je me demande si Vargas Llosa ne considère pas le désengagement ou l’indifférence des gens à la chose politique (cf. la citation de Gramsci sur ma page d’accueil) comme une cause, ou plutôt comme un facteur facilitateur du pouvoir autoritaire. La passivité du peuple est certainement son alliée, et la servitude d’une certaine manière est souvent volontaire.

Ces citations accréditeraient cette interprétation :

« Moi aussi je déteste la politique [dit l’un des personnages], mais que voulez-vous ? Quand les gens qui travaillent s’abstiennent et laissent la politique aux politiciens le pays se casse la gueule ».

« C’est aussi que les gens capables comme toi et moi on ne s’investit pas [s’exclame Zavalita]. On se contente de critiquer les incapables qui eux se mouillent. Tu crois que c’est juste ? »

Roman total, polyphonique, grandiose. Il ne faut pas perdre courage dans les 100 premières pages, touffues, déconcertantes – mise en place des pièces du puzzle – , car « la confusion initiale rétroactivement s’éclaircit » 8 et la persévérance débouche sur un immense plaisir de lecture.

Rien de tel (souvent) que la fiction pour mieux appréhender le réel, comprendre une société et son histoire.

PS : pour celui qui s’intéresse à la genèse et à la composition de l’œuvre, il faut écouter cette conférence de l’auteur à l’Université de Chicago en janvier 2017 (en anglais). Cette intervention en 2017 au Collège de France, en français, vaut aussi le détour ; il y évoque sa découverte de la lecture et de la littérature, le rôle qu’elles eurent dans sa vie et dans l’émergence de sa vocation d’écrivain.

Et pour le lecteur gourmand, voici une utile sélection de 10 chefs-d’œuvre de Vargas Llosa, dont les deux cités ici, et L’appel de la tribu dont j’ai fait une recension sur ce blog.

Notes :

  1. Quoiqu’il n’ait jamais rien écrit en français. Mais dans un entretien publié en 2022, il déclara : « Même si je n’ai jamais été un écrivain français, l’influence de la culture française, et plus particulièrement de sa littérature, a été très forte. Je me souviens que le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai acheté un exemplaire de Madame Bovary (de Gustave Flaubert) (…). Tous ses romans m’ont beaucoup impressionné, mais ce qui m’a le plus marqué, c’est sa correspondance, surtout les lettres qu’il écrivait chaque jour à sa maîtresse, après avoir travaillé 10 à 12 heures par jour sur Madame Bovary. Sa correspondance est sans aucun doute un document exceptionnel sur l’intimité intellectuelle de Flaubert lui-même. J’ai suivi ce livre, je l’ai imité ; je crois que cela a été la grande influence que j’ai eue, surtout pendant ces années où j’ai vécu en France. » ↩︎
  2. « si tuviera que salvar del fuego una sola de mis novelas, salvaría « Conversación en la catedral » ». ↩︎
  3. Expression de l’auteur dans son intervention au Collège de France (lien dans le Post Scriptum). ↩︎
  4. Avec le journal péruvien La República, publié le 3 avril 2022. Lien en note 1. ↩︎
  5. Trujillo a été à deux reprises président de la République dominicaine (1930-1938 et 1942-1952). Dans les faits, de 1930 à son assassinat en 1961, il exerça un pouvoir dictatorial et sans partage sur le pays. ↩︎
  6. Alejandro Esparza Zañartu (1901-1985), dans la réalité. L’auteur le rencontra alors qu’il était étudiant à l’université San Marcos. Il fut frappé par le contraste entre son insignifiance physique et la brutalité de ses méthodes. ↩︎
  7. Intervention au Collège de France, op.cit. ↩︎
  8. Intervention au Collège de France, op.cit. ↩︎

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