Que vaut le protocole d’accord signé par les Etats-Unis et l’Iran ?

18 juin 2026

Le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël attaquaient, par air et par mer, l’Iran (opération baptisée Epic Fury par les Etats-Unis et Roaring Lion par Israël), et Israël initiait de son côté une série d’attaques contre le Hezbollah (la milice chiite, soutenue et armée par l’Iran) sur le territoire libanais.

Cette guerre, contraire au droit international, et qui a déjà causé de nombreuses victimes (entre 8 et 12 000) mort et coûté au moins 35 milliards de dollars aux Etats-Unis, sans compter les pertes collatérales encore plus colossales essuyées par l’économie mondiale (et dont le chiffrage reste à faire), est peut-être parvenue à son terme, avec la signature ce jour d’un protocole d’accord (en anglais : Memorandum of Understanding) par les présidents des deux pays.

J’analyse succinctement ci-après, en italiques et entre crochets, les clauses de ce protocole 1.

« 1. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran, ainsi que leurs alliés dans la guerre en cours, en signant ce protocole d’accord, déclarent la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban, et s’engagent, à compter de maintenant, à ne pas initier de guerre ou d’opération militaire l’un contre l’autre et à s’abstenir de la menace ou de l’usage de la force l’un contre l’autre, tout en garantissant l’intégrité territoriale et la souveraineté du Liban. L’accord final confirmera la cessation permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban, ainsi que les autres dispositions du présent paragraphe.

[1- « ainsi que leurs alliés dans la guerre » : Mais il n’est pas certain qu’Israël, qui n’est pas co-signataire du document, fera comme stipulé ; vont-ils cesser leurs opérations militaires contre le Hezbollah au Liban ? Il n’est rien moins que certain qu’Israël considère qu’il ait atteint ses buts de guerre et se satisfasse de ce verre à moitié plein. Cet accord sert davantage les intérêts de Trump – que sa plongée dans les sondages doit préoccuper avant des élections au Congrès en novembre (les « Mid-Term ») – que ceux de son compère-complice en aventures guerrières, Netanyahou]

[2- ce texte n’est qu’un protocole d’accord ; il servira de base à des négocations entre les belligérants qui se tiendront physiquement en Suisse et doivent déboucher dans les .. 60 jours suivant la signature du protocole ; cf. point 3 ci-dessous]

2. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran s’engagent à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’autre et à s’abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de l’autre.

[jusqu’à quand ? Ce genre de clause ne veut rien dire. Et il n’est pas question du Liban]

3. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran s’engagent à négocier et à conclure l’accord final dans un délai maximum de 60 jours, extensible d’un commun accord.

4. Dès la signature du présent protocole d’accord, les Etats-Unis d’Amérique commenceront à lever leur blocus naval et toute perturbation ou entrave visant la République islamique d’Iran, et mettront complètement fin au blocus naval dans un délai de 30 jours. Pendant cette période, le trafic des navires sera proportionnel au volume de trafic d’avant-guerre rétabli par la République islamique d’Iran. Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent en outre à retirer leurs forces des abords de la République islamique d’Iran dans les 30 jours suivant l’accord final.

[la deuxième phrase, d’une rédaction maladroite, n’est pas claire]

Le détroit d’Ormuz

5. Dès la signature du présent protocole d’accord, la République islamique d’Iran prendra des dispositions, en déployant ses meilleurs efforts, pour assurer la sécurité du passage des navires commerciaux, sans frais pendant 60 jours uniquement, du golfe Persique vers la mer d’Oman, et inversement. Le trafic des navires commerciaux commencera immédiatement et, compte tenu de la nécessité de lever les obstacles techniques et militaires, et du déminage par la République islamique d’Iran, sera pleinement rétabli dans un délai de 30 jours. La République islamique d’Iran engagera un dialogue avec le Sultanat d’Oman afin de définir l’administration future et les services maritimes dans le détroit d’Ormuz, en concertation avec les autres Etats riverains du golfe Persique, conformément au droit international applicable et aux droits souverains des Etats côtiers du détroit d’Ormuz.

[on demande à l’Iran de déployer ses « meilleurs efforts » pour laisser passer les navires commerciaux dans le détroit… traduction littérale de l’anglais « best efforts », qu’on traduirait mieux par faire de son mieux]

6. Les Etats-Unis s’engagent, avec leurs partenaires régionaux, à élaborer un plan définitif, convenu d’un commun accord, d’un montant d’au moins 300 milliards de dollars, destiné à la reconstruction et au développement économique de la République islamique d’Iran. Le mécanisme de mise en oeuvre de ce plan sera finalisé dans le cadre de l’accord final dans un délai de 60 jours. Toutes les licences, dérogations et autorisations nécessaires aux transactions financières pertinentes seront accordées par les Etats-Unis d’Amérique.

[après avoir tout cassé, on s’engage à reconstruire, probablement avec l’argent des contribuables US et en réservant la part du lion des commandes et des marchés aux entreprises américaines. Air connu. La dernière phrase est hautement significative à cet égard]

7. Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent à mettre fin à tous les types de sanctions contre la République islamique d’Iran, y compris les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, les résolutions du Conseil des gouverneurs de l’AIEA, ainsi que toutes les sanctions unilatérales américaines, primaires et secondaires, selon un calendrier convenu dans le cadre de l’accord final. La République islamique d’Iran et les Etats-Unis d’Amérique reconnaissent l’importance cruciale de la question de la levée des sanctions susmentionnée et expriment leur intention de traiter immédiatement ces questions dans les négociations afin de parvenir à un accord mutuel à leur sujet.

[lever toutes les sanctions, cela veut dire que les Etats-Unis ont obtenu ce qu’ils voulaient, mais on ne sait toujours pas quoi ; et quid des sanctions imposées par les autres pays ? Cet accord ne les engage pas]

8. La République islamique d’Iran réaffirme qu‘elle ne se procurera ni ne développera d’armes nucléaires. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran ont convenu de régler le sort des matières enrichies accumulées selon un mécanisme qui sera convenu mutuellement et conforme au calendrier mentionné au paragraphe 7, la méthodologie a minima consistant en une méthode de dilution sur place sous la supervision de l’AIEA. Les deux parties ont également convenu de discuter de la question de l’enrichissement et d’autres sujets convenus conjointement liés aux besoins nucléaires de la République islamique d’Iran, sur la base d’un cadre satisfaisant devant être arrêté dans l’accord final. L’accord final confirmera les dispositions du présent paragraphe. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran reconnaissent l’importance cruciale des questions nucléaires susmentionnées et expriment leur intention de traiter immédiatement ces questions dans la négociation afin de parvenir à un accord mutuel à leur sujet.

[l’abandon (certes pas intégral) par les Iraniens de leur programme nucléaire avait l’objet d’un accord signé à Vienne en juillet 2015 par les Etats-Unis et d’autres pays, mais les Etats-Unis de Trump l’avaient dénoncé en mai 2018 (premier mandat de Trump). Retour à la case départ après des milliers de morts, des dégâts matériels et économiques considérables, et un coût de plusieurs dizaines de milliards de dollars pour le Trésor américain. Subtil, non ?]

9. Dans l’attente de l’accord final, les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran conviennent de maintenir le statu quo. La République islamique d’Iran maintiendra le statu quo actuel de son programme nucléaire, et les Etats-Unis d’Amérique n’imposeront aucune nouvelle sanction et ne déploieront pas de forces supplémentaires dans la région.

10. Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent à ce que, dès la signature du présent protocole d’accord et jusqu’à la levée des sanctions, le département du Trésor américain délivre des dérogations pour l’exportation de pétrole brut iranien, de produits pétroliers et dérivés, ainsi que pour tous les services associés, y compris les transactions bancaires, les assurances, le transport, etc.

[belle concession au profit des Iraniens]

11. Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent à rendre pleinement disponibles et utilisables les fonds et avoirs de la République islamique d’Iran gelés ou soumis à des restrictions dès la mise en œuvre du présent protocole d’accord. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran se mettront d’accord d’un commun accord sur les procédures relatives à la libération de ces fonds au cours des négociations. Ces fonds, qu’ils soient conservés sur le compte d’origine ou transférés, devront être pleinement utilisables pour tout paiement en faveur de tout bénéficiaire final désigné par la Banque centrale de la République islamique d’Iran. Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent à délivrer toutes les licences et autorisations nécessaires en conséquence.

[encore une grande concession américaine, car le dégel des fonds iraniens peut se faire dès maintenant]

12. Les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran conviennent qu’un mécanisme d’exécution sera établi pour surveiller la bonne mise en œuvre du présent protocole d’accord et le respect futur de l’accord final.

13. Après la signature du présent protocole d’accord et sous réserve du début de la mise en oeuvre des paragraphes 1, 4, 5, 10 et 11 du protocole d’accord, ainsi que de la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, les Etats-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran entameront des négociations relatives à l’accord final exclusivement sur les autres paragraphes.

14. L’accord final sera entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU. »

[on sait ce que valent les résolutions « contraignantes » de l’ONU…]

Après 110 jours de guerre, force est de s’exclamer : tout ça pour ça !

On ne sait pas bien ce que visaient les Américains en se lançant dans cette aventure, et ce qu’ils ont obtenu (peut-être), à savoir un engagement de l’Iran de ne développer ni de se procurer des armes nucléaires, aurait pu l’être tout aussi bien par la voie diplomatique inaugurée par l’accord de 2015, que Trump I lui-même a sabordé, et l’aura été à un coût humain (pour les populations civiles de l’Iran et du Liban surtout), budgétaire (pour les USA), et économique (pour le reste du monde) exorbitant, et au prix d’un renforcement paradoxal des éléments les plus durs du régime iranien (les Gardiens de la Révolution) et de l’écrasement des aspirations du peuple à plus de liberté.

Trump lui-même en sort affaibli, même si sa vantardise habituelle s’efforce de donner le change. Pour lui, faire la paix, c’est arrêter la guerre (illégale) qu’il a provoquée.

On imagine par ailleurs la réaction très mitigée de Netanyahou, qui escomptait de cette affaire une destruction plus intégrale de ses ennemis, Iran et Hezbollah.

Au total, « la prise de conscience par le président américain de l’impossibilité d’atteindre ses objectifs par la guerre constitue clairement une victoire pour l’Iran (…) [et] d’un point de vue géopolitique, l’Iran semble avoir accru son influence régionale avec ce conflit. » 2

Succès sur toute la ligne donc !

Ce qui interroge sur la rationalité et la compétence des dirigeants américains.

« La guerre est le viagra des dirigeants américain », a dit le général Michel Yakovleff (CR), qui les a bien pratiqués durant ses fonctions à l’OTAN. L’expression est imagée, mais puissante.

Difficile d’échapper à la conclusion, si l’on en doutait encore, que la première puissance mondiale est dirigée aujourd’hui par un bouffon sénile, entouré d’une cour de flagorneurs, d’incompétents et d’affairistes, certains cumulant même ces trois attributs.

Notes :

  1. Traduction : AFP. ↩︎
  2. Selon Thierry Coville, chercheur à l’IRIS. Article. ↩︎

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