
22 juin 2026
« je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel [NdA : ce à quoi il compare l’IA] et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter ».
(Magnifique humanité, par.16)
« Les innovations technologiques – notamment l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la Maison commune et des générations futures ? »
(Magnifique humanité, par.85)
« Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre »
(Magnifique humanité, par.104)
« Si une technologie permet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe de la dignité de la personne »
(Magnifique humanité, par.173)
« L’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir »
Romano Guardini 1, La fin des temps modernes (1950)
Dans sa première lettre encyclique, Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, élu en 2025, expose le regard de l’Eglise catholique sur les défis qu’adresse à l’humanité l’intelligence artificielle (IA) et sur la façon d’y faire face.
En effet, dans la période récente, « il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde » (paragraphe 4).
L’Eglise ne se veut pas simple spectatrice des affaires temporelles. Elle est engagée dans le monde (1). Elle n’a jamais été indifférente aux questions économiques, sociales et politiques, et cette réflexion a débouché sur une Doctrine sociale de l’Eglise, constamment enrichie, affinée et réactualisée à la lumière des questions nouvelles que pose chaque époque (2).
Or l’IA, qui n’est pas seulement un nouvel avatar du progrès technique, mais aussi une mutation du capitalisme, est l’une de ces questions nouvelles, qui demande à être évaluée à l’aune de cette Doctrine (3).
1. L’engagement de l’Eglise dans le monde
La Doctrine sociale de l’Eglise à laquelle Léon XIII 2 3 donna une nouvelle « impulsion » avec sa célèbre encyclique Rerum Novarum (choses ou questions nouvelles) (1891) traduit l’engagement de l’Eglise dans les affaires du monde, dans l’ici-bas. L’encyclique de Léon XIV rappelle les raisons qui fondent la légitimité de cet engagement alors qu’une conception – sans doute simpliste – pourrait le mettre en question : ne faut-il pas, dit l’Evangile, « rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Marc 12:17, Matthieu 22:21, Luc 20:25). Ce précepte pourrait commander que l’Eglise s’en tienne au salut des âmes, à la prière, et s’abstienne d’interférer dans les affaires des hommes, encore moins dans ce qui est du ressort des pouvoirs, ce que Léon XIV qualifie d’ « ingérence indue dans les questions temporelles » (par.18).
Le pape explique cette « dimension historique de la mission ecclésiale » par le fait que, présente dans le monde, l’Eglise « ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la société même se développe et s’organise, apportant sa contribution à la mise en place d’une coexistence plus juste et plus fraternelle » (par.19). Et de préciser qu’ainsi elle se place « aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit Saint continue de susciter au cœur de l’humanité » (ib.).
Ce faisant, l’Eglise ne s’enferme pas dans une bulle théologique. L’encyclique rappelle que « l’Église accueille la contribution des sciences sociales « et « reconnaît l’importance d’écouter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue sérieux et loyal entre les chercheurs tout en accueillant la diversité des opinions » (par.21).
2. La Doctrine sociale de l’Eglise
Une partie substantielle de l’encyclique est ensuite consacrée à l’exposé des principes qui constituent la Doctrine sociale de l’Eglise (ci-après DSE), dont le texte précise en effet qu’elle est « patrimoine de sagesse où nous trouvons des principes pour penser, des critères pour discerner ou juger et des orientations concrètes pour agir » (par.3), et qui donc « ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent, celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous » (par.24).
Cette Doctrine sociale n’est pas figée. Elle est vivante et évolutive, à mesure que des « questions nouvelles » (res novae) se posent aux sociétés humaines, et donc à l’attention de l’Eglise, mais aussi incrémentale, affinant, retouchant et enrichissant son « corpus de principes et de critères partagés » (par.45), dans un dialogue ininterrompu entre Histoire et Evangile.
La DSE, qui s’enracine dans la dignité absolue et les droits inaliénable de chaque personne humaine, met en avant ces principes fondamentaux :
- bien commun, c’est à dire la « forme sociale de la dignité reconnue à chacun » (par.59) 4
- destination universelle des biens, à laquelle est subordonné le droit à la propriété privée. Ce concept (assez flou) englobe les ressources naturelles, dons de Dieu, mais qui, dans la pratique, sont appropriées par des Etats ou des groupes privés. Plus problématique est son extension à des biens matériels, immatériels et culturels, comme les « brevets, les algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données ». A leur égard, l’encyclique recommande que l’on veille à limiter l’hyper-concentration de leur propriété entre quelques mains, et que leur usage soit réglementé pour éviter les dommages environnementaux, le gaspillage, et les nouvelles forme de pillage (par.67).
- subsidiarité, c’est à dire « le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures » (par.68), de sorte que « l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales » (par.69). Dans le cas de l’IA, la subsidiarité requiert « des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques » (par.72). Léon XIV se veut catégorique : « on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus » (ibid).
- solidarité. En ce qui a trait à l’IA, elle exige que « les choix en matière de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir » (par.76).
- justice sociale, qui « demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables » (par.78). S’agissant de l’IA, elle exige que « l’on empêche l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et de privation de liberté : des personnes et des peuples se voyant refuser ou restreindre l’accès aux technologies de base, des communautés exposées à une surveillance invasive, des groupes sociaux pénalisés par des algorithmes opaques qui reproduisent préjugés et discriminations » (par.80)
- développement humain intégral et écologie intégrale. Ce dernier point est réitérée d’une autre manière à travers le concept de « sauvegarde de notre Maison commune ».
3. L’intelligence artificielle à l’aune de la Doctrine sociale de l’Eglise
L’IA présente (au moins) cinq caractéristiques qui nourrissent notre anxiété, et qui tiennent à sa matière première, son mode de fabrication, ses virtualités, ses protagonistes, et son impact environnemental.
La matière première de l’IA, c’est l’information qu’elle collecte, non seulement le savoir collectif de l’humanité, mais aussi nos données personnelles, dont la collecte et l’exploitation sont aujourd’hui à peine réglementées.
Le mode de fabrication, si l’on considère l’IA la plus avancée, dite « générative » 5, ce sont des modèles (notamment les grands modèles linguistiques 6) conçus pour comprendre, générer et manipuler du langage humain de manière avancée. Or, nous comprenons encore imparfaitement comment les modèles parviennent à certaines de leurs performances une fois entraînés.
L’étendue de ses virtualités, c’est à dire de ses usages futurs et des impacts que ces usages auront, sur l’emploi notamment, n’est pas encore connu, et sans doute cette étendue est-elle à son tour tributaire des capacités que développera et déploiera l’IA, autre grande inconnue « compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces système évoluent » (par.98). Une hantise, c’est que la machine – qui n’a aucune conscience morale – soit investie du pouvoir de prendre des décisions qui affectent les droits des personnes sans contrôle humain.
Une autre source majeure de préoccupation découle du fait qu’une poignée de grands opérateurs privés, surtout américains, domine ce secteur : Open AI, Meta (Facebook), Google (Alphabet), Microsoft, etc. On parle aujourd’hui de souveraineté numérique pour désigner le négatif de la situation actuelle, où la plupart des Etats du monde en sont dépourvus et se trouvent en situation de dépendance critique à l’égard des Etats-Unis pour de technologies numériques : cloud, plateformes, etc.
Enfin, l’IA va entraîner la consommation d’énormes quantité d’électricité et d’eau (pour l’entraînement des modèles et leur usage – l’« inférence », et pour le refroidissement des centres de données, respectivement). C’est l’un des paradoxes de cette économie soi-disant immatérielle qu’elle engloutit des ressources matérielles considérables.
L’encyclique passe en revue quatre domaines où l’IA est susceptible d’avoir des répercussions considérables :
- la vérité, bien commun, que l’IA fragilise en facilitant la désinformation et en décourageant l’effort intellectuel ;
- le travail, que l’IA menace de bouleverser par des suppressions d’emplois massives ; une aliénation plus grande née de l’oisiveté forcée et de la désocialisation consécutives à l’absence d’emploi ; et des inégalités accrues. Car, en effet, « le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté » (par.154). A cet égard, Léon XIV rappelle, dans le sillage d’une longue tradition de la DSE 7, que « la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne » (par.157). Il affirme qu’« à l’ère de l’IA et de la robotique, il n’est plus possible de se fier uniquement à la “main invisible” du marché : la politique a pour mission d’orienter les dynamiques économico-technologiques vers le bien commun, en favorisant un travail décent, l’inclusion sociale et une égale répartition des bénéfices de l’innovation » (par.163). Il plaide pour une redéfinition du produit intérieur brut (PIB) qui prenne en compte d’autres « aspects essentiels du bien-être global des personnes et de l’environnement », une moralisation de la finance, un système économique plus inclusif qui ne se contente pas de la redistribution pour corriger les inégalités. Plus concrètement, il en appelle à « une créativité politique en faveur du travail qui place la famille et les nouvelles générations au centre (…), si nous ne voulons pas que les progrès économiques se traduisent par de nouvelles formes d’insécurité et d’exclusion » (par.168).
- la liberté, que l’IA menace en facilitant « les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure » (par.170), « le contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques » (par.171), et de « nouvelles formes d’esclavage ».
- la paix et la guerre, car « la révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits » (par.183). Léon XIV observe l’installation progressive dans le monde contemporain d’ une « culture de la puissance » (par.188), qui « s’infiltre dans la société, modifie les relations et les comportements, se répand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilatéralisme et en alimentant un faux réalisme qui répète qu’il n’existe pas d’alternatives » (par.189). L’IA, outil ambivalent, « ne peut que rendre (le conflit) plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. (…) elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser » (par.198). Pour y parer, Léon XIV propose « cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme » (par.213).
Même aux non-croyants, la DSE fournit une armature de principes éthiques, qui permettraient d’inspirer les mesures susceptibles de prévenir ou d’atténuer les risques de déshumanisation que recèle l’IA.
Entre autres, le pape souligne la nécessité que les responsabilités soient clairement définies à chaque étape (par.105) ; de cadres juridiques adéquats, d’une surveillance indépendante, de l’éducation des utilisateurs, et d’une politique qui n’abdique pas son devoir (par.106) ; de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés (par.107) ; que l’utilisation de l’IA – surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux – s’accompagne de critères clairs et de contrôles effectifs (par.108) ; et que la propriété des données ne soit pas confiée uniquement à des acteurs privés, mais soit réglementée (par.108).
L’IA n’est pas mauvaise en soi, mais elle n’est pas neutre.
« Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien » (par.4).
C’est à nous tous, hommes et femmes de notre temps, de faire en sorte que la face potentiellement sombre de l’IA ne triomphe pas, mais soit domptée et jugulée. Par notre vigilance d’usagers, de parents, de membres de ces associations et autres communautés intermédiaires auxquelles le principe de subsidiarité de la DSE confère un rôle éminent, de citoyens enfin : « Dans cette œuvre, nous sommes appelés à assumer un rôle actif, sans nous réfugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes : nous devons être fidèles à la vérité, investir dans l’éducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix » (par.236)
Le pape nous invite donc à être des « tisseurs d’espérance dans notre monde » (par.245), pour y faire advenir une « civilisation de l’amour ».
« Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque » (par.1).
Nous pouvons choisir de relever le défi, ou nous abandonner passivement à ce qui nous paraîtrait – à tort – comme une fatalité.
Notre feuille de route est tracée. Si le monde chavire vers le pire, c’est que nous l’aurons voulu.
Notes :
- Théologien catholique allemand et philosophe de la religion (1885-1968). ↩︎
- L’expression « Doctrine sociale de l’Église » a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950, mais la chose lui pré-existait. ↩︎
- Pape de 1878 à 1903. Rerum novarum, première réflexion pontificale sur l’ère industrielle, le rapport entre capital et travail, la condition ouvrière, le juste salaire et la propriété privée offre « le premier grand cadre systématique » de la Doctrine sociale de l’Eglise. Léon XIV précise que « Rerum novarum continue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société » (par. 30). ↩︎
- La concile Vatican II en a donné cette définition : « cet ensemble de conditions sociales, qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ». L’encyclique de Léon XIV précise qu’ « il incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement recherché avec la contribution de chacun » (par.63) ↩︎
- L’IA générative est un type d’IA ou une catégorie d’algorithme d’IA qui génère de nouveaux résultats sur la base des données sur lesquelles il a été formé. Elle peut effectuer des tâches qui requièrent généralement une intelligence de type humain, telles que la résolution de problèmes, l’apprentissage, la perception, la compréhension du langage et la prise de décisions. Elle a un large éventail d’applications, notamment la création de contenu – texte, images, audio et données synthétiques – et d’informations fabriquées artificiellement plutôt que générées par des événements du monde réel. ↩︎
- Traduction de Large Language Models (LLM). ↩︎
- Jean-Paul II dans Centesimus annus (1991) : « Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’« économie d’entreprise », ou d’« économie de marché », ou simplement d’« économie libre ». Mais si par « capitalisme » on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative ». (par 42).
Dans Caritas in Veritate (2009), Benoît XVI précise à propos du marché : « L’activité économique ne peut résoudre tous les problèmes sociaux par la simple extension de la logique marchande. Celle-là doit viser la recherche du bien commun, que la communauté politique d’abord doit aussi prendre en charge. (…) L’Église a toujours estimé que l’agir économique ne doit pas être considéré comme antisocial. Le marché n’est pas de soi, et ne doit donc pas devenir, le lieu de la domination du fort sur le faible. La société ne doit pas se protéger du marché, comme si le développement de ce dernier comportait ipso facto l’extinction des relations authentiquement humaines. Il est certainement vrai que le marché peut être orienté de façon négative, non parce que c’est là sa nature, mais parce qu’une certaine idéologie peut l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier que le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux mêmes en instruments nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même. C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale » (par. 36).
Sur la démocratie, Jean-Paul II s’exprime ainsi : « L’Eglise apprécie le système démocratique, comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun. Cependant, l’Eglise ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’Etat au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques. Une démocratie authentique n’est possible que dans un Etat de droit et sur la base d’une conception correcte de la personne humaine. Elle requiert la réalisation des conditions nécessaires pour la promotion des personnes, par l’éducation et la formation à un vrai idéal, et aussi l’épanouissement de la « personnalité » de la société, par la création de structures de participation et de coresponsabilité. (…) Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire. Et l’Eglise n’ignore pas le danger du fanatisme, ou du fondamentalisme, de ceux qui, au nom d’une idéologie qui se prétend scientifique ou religieuse, estiment pouvoir imposer aux autres hommes leur conception de la vérité et du bien. La vérité chrétienne n’est pas de cette nature. N’étant pas une idéologie, la foi chrétienne ne cherche nullement à enfermer dans le cadre d’un modèle rigide la changeante réalité sociale et politique et elle admet que la vie de l’homme se réalise dans l’histoire de manières diverses et imparfaites. Cependant l’Eglise, en réaffirmant constamment la dignité transcendante de la personne, adopte comme règle d’action le respect de la liberté. Mais la liberté n’est pleinement mise en valeur que par l’accueil de la vérité : en un monde sans vérité, la liberté perd sa consistance et l’homme est soumis à la violence des passions et à des conditionnements apparents ou occultes. » (ibid, par. 46). ↩︎
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