
3 septembre 2026
Après l’année 2026 – marquée par la multiplication de ce que les experts appellent les « événements climatiques extrêmes », comme canicules, sécheresses, mégafeux, sans compter un El Niño d’une intensité extrême 1 – on ne pourra plus dire que le changement climatique n’est qu’un fantasme d’écolos, une supercherie dont le but réel est de détruire le système capitaliste et de condamner l’humanité à revenir à un mode de vie frugal pré-industriel, comme celui célébré par l’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862) dans son Walden.
1) Croissance continue des émissions de gaz à effet de serre
Les émissions de gaz à effet de serre (GES) – responsables des dérèglements climatiques dont on découvre avec une visibilité croissante les impacts dévastateurs, et notamment les « événements climatiques extrêmes » – ont atteint un nouveau pic en 2025, à 60 milliards de tonnes d’équivalent dioxide de carbone (tCO2e) 2 (Figures 1 et 2).


Il est documenté 3 que les politiques climatiques actuelles seront insuffisantes pour respecter l’objectif de l’accord de Paris d’un réchauffement limité à 1,5° 4.
2. Déterminants des émissions
L’économiste japonais Yoichi Kaya a développé en 1993 une équation permettant de relier le niveau d’émissions de CO2 5 à ses principaux déterminants, économique, démographique et énergétique.
Selon Kaya, le volume des émissions annuelles de CO2 peut s’exprimer comme le produit de quatre facteurs : (1) la population, (2) la production économique par habitant, mesurée par le PIB annuel en dollars par personne, (3) l’intensité énergétique de l’économie, mesurée par exemple en tonnes d’équivalent pétrole (TEP) consommés par dollar de PIB, et (4) l’intensité carbone, mesurée en gigatonnes (milliards de tonnes) de CO2 émises par TEP utilisée. En multipliant ces éléments, on obtient le nombre de gigatonnes de CO2 émises.
Pour le dire plus simplement, les émissions dépendent du nombre d’habitants, de leur niveau de richesse (au sens de la production, qui requiert la mobilisation d’intrants, tels qu’énergie et autres matières premières), de l’efficience du processus de production (plus généralement des machines) en termes de consommation d’énergie, et de la part des énergies fossiles (carbonées) dans le mix énergétique.
Mathématiquement, l’identité de Kaya s’exprime sous la forme suivante :
CO2 = P* ( PIB/P) * (E/PIB) * (CO2/E)
où :
CO2 est le volume d’émissions anthropiques de dioxide de carbone
P est la population mondiale
PIB est la production mondiale (produit intérieur brut)
E est la consommation mondiale d’énergie primaire
Il faut noter que chacun des termes n’est pas indépendant des autres. Le niveau de vie (PIB/P) influe sur la natalité (P), comme l’avait le premier aperçu Thomas Malthus au début du XIXè siècle. L’amélioration de efficacité énergétique (E/PIB) peut susciter un effet rebond qui augmente la consommation d’énergie (E).
Chacun des facteurs de l’identité de Kaya peut être relié à un levier d’action mobilisable pour réduire les émissions de CO2 : politique démographique, sobriété économique (moindre croissance, voire décroissance 6), efficacité (ou productivité) énergétique 7 et transition énergétique vers un mix moins carboné (décarbonation).
A l’extrême, si la population mondiale était anéantie (P = 0) par une pandémie ou une une guerre nucléaire mondiale, les émissions seraient ramenées à zéro ; de même si le mix énergétique était totalement décarboné (CO2/E), avec un mix à 100% nucléaire – renouvelables.
L’intérêt de l’équation de Kaya est qu’elle permet – en termes très macros certes – d’appréhender les grands leviers et de réaliser divers scénarios permettant d’atteindre l’objectif de l’accord de Paris d’une neutralité carbone en 2050 (zéro émissions nettes).
3. Comment atteindre l’objectif « net zéro » en 2050 ?
Reprenons chacun des quatre termes de l’équation de Kaya.
La population mondiale obéit à des dynamiques complexes sur lesquelles hors cas exceptionnels (telle que la politique chinoise de l’enfant unique) le politique a peu de prise. La population mondiale est estimée à 8,3 milliards 8. Selon les projections moyennes de l’ONU (2024), la population mondiale devrait atteindre 9,66 milliards en 2050 (soit une augmentation de 16% environ), culminer à 10,29 milliards vers 2084, puis décliner progressivement d’ici 2100. Il semble que les taux de fécondité déclinent dans la plupart des pays. Plus de 60 pays ont vu leur population se contracter en 2024, et cela inclut la plupart des pays européens. L’Inde – pays le plus peuplé du monde – a vu son taux de fécondité tomber sous le seuil de remplacement en 2023 (à 1,90 9). Seule l’Afrique, et surtout l’Afrique sub-saharienne, devrait voir sa population augmenter significativement d’ici 2100 (de 1,5 milliards aujourd’hui à 3,8 milliards en 2100 !).
La production mondiale (PIB), si on extrapole taux de croissance annuel moyen depuis 2015 (+3%) atteindrait 256 000 milliards de dollars en 2050, soit une augmentation de 103% par rapport à 2026. Le PIB moyen par habitant (nominal) augmenterait donc de 76% d’ici 2050.
Si l’on suppose que l’intensité énergétique de l’économie et l’intensité carbone continuent de diminuer au même rythme annuel observé depuis 10 ans (-1,2% pour la première et -2,3% pour la seconde), le volume d’émissions en 2050 s’élèverait à 38,3 milliards de tCO2, soit une diminution de l’ordre de 15% par rapport au niveau 2025 (45,6 milliards), insuffisante cependant pour respecter l’objectif « zéro net » de la communauté internationale.
Les deux derniers leviers – intensité énergétique et intensité carbone – sont les moins malaisés à mettre en oeuvre, car ils n’impliquent de réduire ni la croissance démographique (de facto africaine) ni la croissance économique (et donc le rattrapage des pays en développement qui tire le taux moyen mondial vers le haut), deux « vaches sacrées » à des titres divers pour les pays en développement, mais au contraire dépendent de choix de politiques publiques plus consensuels à atteindre et de progrès technologiques.
Pour respecter le niveau d’émissions compatible avec la neutralité carbone en 2050 (entre 5 et 10 milliards de tCO2e), il faudrait accélérer le taux d’amélioration de l’intensité énergétique et de l’intensité carbone, en les portant à -4% et -7% respectivement 10. Cela supposerait un triplement des taux actuels, et donc un effort draconien, qui ne peut porter ses fruits que si au moins tous les grands pays réunis dans le G20 s’y attellent résolument (ils pèsent environ 85% du PIB mondial 11).
Cet effort devra porter à la fois sur les normes (utilisation du charbon, bâtiments, électrification, etc.), les technologies (hydrogène vert et capture de carbone (CCUS) pour les secteurs difficiles (acier, ciment), stockage de l’électricité et matériaux bas-carbone notamment), et le financement.
L’acceptabilité économique et sociale sera un facteur clé de succès, car cette transition aura un coût élevé 12. Rappelons que la crise des « gilets jaunes » avait eu pour déclencheur la hausse de la taxe carbone incluse dans le prix des carburants 13.
Dans le secteur agricole, la transition supposera une reconfiguration de grande ampleur de l’organisation économique du secteur (aval et amont), et une évolution des pratiques alimentaires, sujet sensible 14.
Avec la hausse des prix des énergies fossiles (en l’absence d’une taxation carbone plus vigoureuse à laquelle nos gouvernements semblent avoir renoncé), tant l’efficacité énergétique que la décarbonation deviennent plus rentables (leur coût net en cycle de vie décline), mais qu’il s’agisse de véhicules électriques ou de rénovation thermique des logements, le coût de ces actions vertueuses reste un obstacle pour la majorité des Français.
Un autre obstacle, est le risque des « fuites de carbone », c’est à dire le transfert d’actifs de production à forte intensité carbone vers des pays qui ne se sentent pas tenus aux mêmes efforts, ceux que l’économiste nobélisé Philippe Aghion appelle les « paradis de pollution » 15. Pour lutter contre ce phénomène, Aghion recommande une combinaison de subventions à l’adoption de technologies vertes par les pays en développement et de taxe carbone aux frontières, comme l’Union européenne vient d’en instaurer une pour certains produits de base (le MACF).
La France, avec environ une émission moyenne de 5 tCO2e par habitant 16, est un bon élève dans la classe des pays industrialisés, grâce surtout à la décarbonation de notre production électrique, permise notamment par le nucléaire.
Je n’ai pas à ce stade évoqué le rôle possible de la sobriété, qui n’apparaît pas de façon explicite dans l’équation de Kaya. La sobriété – ou réduction volontaire d’une certaine consommation – affecte deux termes de cette équation : d’une part, le PIB (moins de consommation donc moins de production, par exemple, si l’on renonce à prendre l’avion ou à manger de la viande rouge) ; d’autre part, l’efficacité énergétique (qu’elle améliore, par exemple si l’on réduit de 20 à 18 degrés la température de son logement).
Si l’effort draconien requis pour accélérer le taux d’amélioration de l’intensité énergétique et de l’intensité carbone devrait rester insuffisant, il faudrait se poser des questions dérangeantes sur la soutenabilité de notre modèle de croissance, et faire appel davantage à la sobriété (qui déprime cette dernière).
Pour l’instant, le sujet est encore largement tabou parmi les gouvernants ; c’est « cachez moi ce sein que je ne saurais voir » 17. Pour combien de temps ? 18
Notes :
- Selon le journal Le Monde : « El Niño est un phénomène naturel qui revient tous les deux à sept ans. Les eaux de surface dans le centre et l’est du Pacifique équatorial se réchauffent à partir du printemps, ce qui entraîne, les mois suivants, des modifications majeures des régimes de vents, de pression et de précipitations à l’échelle mondiale. Les températures de surface de la mer dans cette zone du Pacifique équatorial sont déjà nettement supérieures à la moyenne et continuent d’augmenter. Si chaque El Niño est différent, le phénomène a historiquement provoqué ou intensifié des sécheresses et risques d’incendies dans certaines régions de l’Amazonie, d’Amérique centrale, d’Indonésie et d’Australie, des perturbations de la mousson en Inde ou des pluies diluviennes dans l’est de l’Afrique. El Niño « a le potentiel de porter un coup dur aux populations et aux économies du monde entier. Nous constatons déjà les perturbations et les ravages causés par les sécheresses et les inondations, et nous nous attendons à ce que ces effets s’aggravent à mesure qu’El Niño s’intensifie », a prévenu la secrétaire générale de l’OMM (Organisation météorologique mondiale), Celeste Saulo. « Cet épisode El Niño exceptionnel exige une préparation et une réaction exceptionnelles (…) Il n’y a pas de temps à perdre », a-t-elle ajouté. » ↩︎
- On rappelle qu’il existe plusieurs GES, dont le principal est le dioxide de carbone (CO₂). Le CO₂e est une unité de mesure qui permet de comparer l’impact climatique de différents gaz à effet de serre (GES) en les ramenant à l’effet équivalent d’une quantité de dioxyde de carbone (CO₂). Cela repose sur le Potentiel de Réchauffement Global (PRG), qui exprime la capacité d’un gaz à piéger la chaleur dans l’atmosphère sur une période donnée (généralement 100 ans). Par exemple, 1 kg de méthane (CH₄) dont le PRG est de 28 pour 1 kg = 28 kg CO₂e. ↩︎
- cf. le rapport Emissions Gap 2025 de l’UNEP, selon lequel avec les politiques en place le monde se dirige vers un réchauffement de 2,8°C d’ici 2100 (contre 3,1°C en 2024). Si tous les NDCs (Nationally Determined Contributions) sont pleinement mis en œuvre, la trajectoire est légèrement meilleure : 2,3–2,5°C. ↩︎
- Par rapport à la moyenne de l’époque pré-industrielle. ↩︎
- L’équation de Kaya se prête malaisément à la prise en compte de tous les GES. ↩︎
- Cf. sur ce blog ma recension du livre de l’économiste décroissantiste Timothée Parrique. ↩︎
- Ce terme inclut aussi la sobriété énergétique, c’est à dire une réduction de la consommation d’énergie par réduction d’usage et non par amélioration de la performance énergétique des machines permise notamment par la technologie. ↩︎
- Source : https://worldpopulationclock.net/world-population-2026/ ↩︎
- Source : https://www.dataforindia.com/fertility/ ↩︎
- En rappelant que ce cadre d’analyse n’inclut pas les émissions liées à l’utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie (UTCATF ou UTCAF), en anglais Land use, land-use change, and forestry (LULUCF), qui obéissent à d’autres déterminants. ↩︎
- Source : https://g8online.org/g20/members/ ↩︎
- Cf. pour la France le rapport Les incidences économiques de l’action pour le climat, publié en 2023 par Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz. ↩︎
- Même si en fait c’est la hausse du prix du pétrole sur le marché qui fit à l’origine de la hausse des prix à la pompe. ↩︎
- Cf. sur ce blog ma recension du livre du chercheur Pierre-Marie Aubert. ↩︎
- Dans Le pouvoir de la destruction créatrice, paru en 2023. ↩︎
- 364 millions de tCO2-e en 2025 divisées par 69 millions d’habitants au 1er janvier 2026. ↩︎
- Le Tartuffe, de Molière. ↩︎
- Sur ce sujet, voir sur ce blog mon article sur comment réconcilier croissance économique et limites planétaires. ↩︎
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