RIP Benoît (1957-2026)

24 octobre 2026

(Hommage rendu à mon frère aîné Benoît, lors de la cérémonie d’obsèques en l’église Sainte Radegonde de Mazières-en-Mauges le 23 octobre 2026)

Un accident de naissance peut bouleverser le cours d’une vie.

Par ce coup du sort, Benoît s’est retrouvé dès l’heure zéro du côté des éclopés de la vie, du côté de ceux qui ne pourront jamais mener une vie totalement normale, même si la société a fait d’immenses progrès dans l’accueil et l’intégration de tous nos « frères humains », comme dirait Albert Cohen.

A ce premier drame, dont notre père eut tôt la connaissance et qu’il cacha à notre mère le plus longtemps possible, pour ne pas la heurter, s’en ajouta trop vite un second : la perte de cette maman, notre mère, d’une méningite foudroyante, en juillet 1964. Certains ici présents s’en rappellent, et des mesures d’urgence que mon père dut prendre pour faire garder trois enfants en bas âge.

Le troisième drame, ce fut de ne pas mener une vie familiale normale. Entre un père très occupé et une (première) belle-mère qui n’acceptait pas complètement les enfants issus du premier lit, Benoît fut le sacrifié.

Sa vie se passa à errer d’un établissement à l’autre, en Suisse, en France, avant que Benoît ne se rapproche progressivement de Cholet et n’atteigne son terminus il y a deux ans à l’EHPAD du Val de Moine, auquel je voudrais exprimer la gratitude de notre famille pour le professionnalisme, le dévouement et la bienveillance de son personnel.

Enfin, en 2022, avec le départ de son père, Benoît a souffert l’ultime drame, car son papa était tout pour lui, et avec son décès c’était un peu comme si Benoît s’était séparé d’une partie de lui-même.

Cette itinérance et cet éloignement de Benoît ont fait que nous n’avons, ses frères et sa soeur, jamais vécu avec lui, comme devraient vivre des frères et sœurs. Nous ne le voyions que de façon très intermittente. Et encore, en ce qui me concerne, toujours avec un certain inconfort, qu’aurait certainement éteint dans l’œuf une vie commune.

Je ne prétends donc pas connaître mon frère aîné. La communication était rendue difficile par cette absence de vécu commun, l’absence de centres d’intérêt partagés, et sa difficulté à s’exprimer.

Benoît avait cependant une personnalité bien à lui, et un fort caractère. Il avait des intérêts très sélectifs, mais une mémoire prodigieuse sur certains sujets : les itinéraires et les gares de chemins de fer, les noms et chefs-lieux de départements par exemple. Il pouvait être incollable.

Il s’intéressait aux gens qu’il rencontrait pour la première fois, n’étant pas retenu par les réserves que les « normaux » éprouvent en pareille circonstance. Il tutoyait d’emblée : « comment tu t’appelles » ; « c’est quoi ton métier » ; « tu habites où ? »; « c’est quoi ta voiture ? ».

Il était très affectueux avec les gens qu’il aimait : « ma petite Anne-France…», « mon petit Nicholas…», «ma petite Marine » . Ce « petit » était l’accolade suprême.

Benoît suscitait la sympathie, par sa simplicité, sa sincérité, d’autant plus authentique, qu’il était incapable d’autre chose, et par ses défauts mêmes. Il se rappelait des gens, de petits détails à leur propos que l’on jugerait insignifiants.

Sauf l’occasionnelle colère, Benoît était l’agneau, dont cette Eglise a fait l’un des symboles du Christ et qui est associé dans la tradition biblique à plusieurs attributs : l’innocence, la pureté et (le plus souvent) la docilité.

Benoît avait un sens aigu de la propriété. Lorsque c’était son anniversaire ou Noël, il attendait la distribution des cadeaux avec une impatience visible, et s’empressait de les mettre de côté. Gare à quiconque eût voulu s’en approcher de trop près. Avec les chocolats, la fourmi Benoît n’était vraiment pas prêteuse. Je m’amusais – pardonnez-moi – à susciter sa réaction de défense en feignant de vouloir lui prendre un chocolat ou de l’inviter à les partager autour de lui. Je connaissais d’avance la réponse immuable. Mais au fond n’était-ce pas la réaction normale de quelqu’un à qui les joies et les plaisirs de la vie étaient chichement comptés ?

Benoît était un grand gourmand, doté d’un bon coup de fourchette. Il guettait l’heure des repas, comme le busard dans les airs guette l’apparition d’un lapin ou d’un mulot. Une fois assis et servi, il enfournait sa portion et n’en laissait pas une miette. J’ai déjà parlé des chocolats, pour lesquels il avait un faible et qui serait coupable si je ne me rappelais l’adage de sa marraine, tante Thérèse : « les Ligot sont très chocolat ». Elle parlait en connaissance de cause. Au vrai, qui n’aime pas le chocolat ?

Vers la fin de sa vie, notre père, libéré de ses contraintes d’homme public, et s’étant remarié avec une femme qui accueillit Benoît sans réserve, fit tout pour passer autant de temps que possible avec lui, comme s’il fallait rattraper le temps perdu. Il m’est arrivé parfois d’en ressentir une pointe de jalousie, car il n’y en avait – avais-je l’impression – que pour Benoît.

On ne saura jamais vraiment si Benoît a été heureux. Mais je suis certain qu’il a connu des moments de joie. Les sourires qui illuminaient son visage – car Benoît ne riait pas – ne laissent aucun doute à ce sujet. Outre le chocolat, il aimait ce qu’il appelait la « grande musique », la musique classique, qui sans doute devait une toucher une sensibilité à laquelle l’infortune de son état ne permit pas de s’affirmer – sans doute avait-il cueilli ce goût en écoutant sa maman jouer du piano. Il aimait aussi rester assis auprès de son père, des heures durant. Il aimait les taquineries.

On ne saura pas non plus si Benoît était croyant dans le plein sens du terme. Mais il aimait la messe, et le pèlerinage annuel de Lourdes était un rendez-vous essentiel de sa vie. C’est l’occasion pour nous de saluer et de remercier tous les « montfortains » 1qui ont accompagné Benoît à Lourdes, et lui ont manifesté tant d’affection, affection qu’il leur retournait, je crois, en égale mesure.

Il est certaines personnes dont seule la disparition vous faitt réaliser qu’elles étaient importantes, qu’elles étaient des personnages à part entière, et non pas de modestes figurants, de ce vaste théâtre qu’est la vie. Beaucoup nous ont dit que Benoît était l’un de ces personnages, invisibles sur la scène jusqu’à ce qu’il la quitte.

Notes :

  1. L’AMPH (Association Montfortaine Pèlerinage-Hospitalité) organise chaque année à Lourdes un pèlerinage particulièrement destiné aux pèlerins malades et handicapés. Elle tire son nom et son inspiration de Saint-Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), un prêtre missionnaire breton, grand apôtre de la dévotion mariale. Depuis 1949, l’AMPH prolonge à longueur d’année, à Lourdes comme dans les paroisses et les établissements médicalisés, l’attention privilégiée qu’à l’époque de Louis XIV, le Père de Montfort porta aux malades et à tous les marginalisés du ‘Grand Siècle’ ! ↩︎

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